Tout a commencé à Papunya.

Gilles Bechet
25 mars 2021

A l'occasion des cinquante ans de la communauté artistique de Papunya Tula, la galerie Aboriginal Signature rassemble dans une exposition exceptionnelle douze artistes qui ont marqué la naissance et l'évolution de l'art contemporain aborigène.

Vers 1971, à Papunya, une communauté établie dans le désert du centre de l'Australie, des artistes aborigènes du peuple Pintupi se sont mis peu à peu à peindre à l'acrylique sur des panneaux de contreplaqué et sur de la toile. Sans le savoir, ils amorçaient le début du mouvement d'art contemporain aborigène. Le support et le format avait changé, mais pas leur symbolique complexe et profonde qui, depuis des millénaires, exprime leurs liens avec le paysage, les ancêtres, les êtres magiques et le Temps de la Création. Très vite, d'importants musées en Australie, et ensuite ailleurs, ont acquis des œuvres de ces artistes et des collectionneurs ont fait de la place sur leurs murs.

Pour marquer le cinquantième anniversaire du début de ce mouvement, Bertrand Estrangin a réuni dans sa galerie une cinquantaine de toiles d'artistes majeurs de ce mouvement et de cette communauté. Cette exposition exceptionnelle rassemble 12 artistes, plusieurs générations, dont les plus anciens sont nés dans les années 1930. Parmi ceux-ci, frères et sœurs ou maris et femmes partagent les cimaises sans jamais se ressembler, car chacun a sa personnalité. Comme toujours dans l'art aborigène, les lectures sont multiples, il y a le visuel et puis tout ce qu'il y a derrière. Même quand, à nos yeux d'Occidentaux, les œuvres paraissent abstraites, elles racontent une histoire ou une vision.

Ainsi les grandes compositions répétitives de formes géométriques emboitées de Ray James Tjangala, appartenant à la première génération des artistes de Papunya, évoquent les itinéraires sacrés des hommes et des femmes Tingari au cœur du désert. La peinture de Yalti Napangati avec ses fines lignes ondoyantes qui se répètent décrit les dunes de sables d'un site sacré de Marrapinti. Dans une autre peinture, la même artiste peut se faire plus « descriptive », évoquant un paysage vu d'oiseau, avec ses rochers, ses trous d'eau qu'on associerait presque à un visage. Une interprétation qui n'est pas sans fondement, puisque l'artiste y traduit un portrait intérieur qui restitue les pérégrinations et les collectes de nourriture sur un territoire. Les compostions peuvent se faire plus organiques comme celles de Mary Napagnati, ou plus vibrantes chez Elizabeth Marks Nakamarra, avec une peinture qui ressemble à une œuvre d'art optique avec ses ruptures visuelles, alors qu'elle décrit un site du temps du Rêve.

Avec son travail en chevron, Bobby West Tjupurrula signe d'une patte immédiatement reconnaissable des créations puissantes et dynamiques qui dégagent une incontestable énergie vibratoire. On ne peut que s'étonner de la modernité d'œuvres comme celles de George Tjungurrayi qui, en restant profondément aborigène, tient autant du jardin zen que de Keith Haring. L'Australie est à plus de 14 000 kilomètres. Entre lignes de dunes et trous d'eau, les artistes de Papunya nous offrent quelques clés pour un voyage intérieur qui abolit les distances ainsi que le temps.

The Pintupi Lifeline
Aboriginal Signature
101 rue Jules Biesme
1081 Bruxelles
Jusqu'au 11 avril
Du mardi au samedi de 11h à 19h, sur rdvs uniquement
www.aboriginalsignature.com

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.