Quand Bruxelles se prend pour New York

Vincent Baudoux
15 avril 2021

Telle aurait pu s’intituler l’exposition présentée par La Maison de l’Image chez Seed Factory à Bruxelles. Il a été suggéré à une belle centaine d’imagiers, parmi les meilleurs issus de l’ensemble du pays, auxquels se sont joints quelques étrangers, graphistes, illustrateurs, dessinateurs de presse d’imaginer une couverture fictive en hommage à The New Yorker, devenu pour l’occasion The Brusseler. Le résultat est bluffant.


The New Yorker

On ne présente plus The New Yorker. Le magazine américain fêtera bientôt son siècle d’existence, puisqu’il a été fondé en 1925, et célébrera cent années de réputation planétaire, fondée sur une qualité de journalisme hors pair. The New Yorker excelle par le calibre de ses reportages, quelle que soit la variété des thèmes abordés, et aussi, sur le plan artistique, par ses cartoons considérés comme des modèles du genre. Mais, The New Yorker c’est aussi une couverture quarante fois par an, recherchée, appréciée, collectionnée, remarquable parce qu'à chaque fois réalisée par une pointure mondiale de la création graphique. Les plus grands créateurs d’images y ont participé, ne citons que Saul Steinberg, Chass Adams, Peter Arno, Sempé, André François, Brad Holland, Ronald Searle, William Steig, parmi des centaines d’autres noms. Quelques Belges aussi, Jean-Michel Folon, Ever Meulen, Benoît van Innis, Pascal Lemaître, Jan Van Der Veken pour ceux que l’on découvre aux cimaises. Il est à noter que quelques-uns de ces auteurs se sont pris au jeu, et proposent une cover bruxelloise, originale, spécialement réalisée pour l’occasion.


Un club très restreint

Initié à Paris par Michel Prinjent et Aurélie Pollet, en accord avec New York, le concept s’est progressivement étendu à quelques villes du monde entier, et non des moindres, Tokyo, Montréal, Shanghaï, Milan, et maintenant Bruxelles. On imagine qu’avant d’en arriver là, il a fallu montrer patte blanche auprès des responsables d’une opération de taille mondiale. Le titre de la manifestation et de la publication prend logiquement le nom de la ville d’où elle émane, The Parisianer, The Tokyoiter, The Montréaler, The Shanghaieren, The Milanser. Aujourd’hui, The Brusseler. Aucune autre ville n’a pour l’instant été approchée pour faire partie de ce club prestigieux. Il est regrettable toutefois, qu’à ce jour, aucune instance officielle n’ait souhaité prendre part à cette fête qui valorise pourtant Bruxelles - et ses artistes - sur le plan international.


Inspirations bruxelloises

On s’y attendait, bien des images s’enracinent en les sublimant dans les clichés de la capitale, l’Atomium, la Grand-place, le Palais de Justice, la bande dessinée, les Galeries royales du Roi et de la Reine, Manneken-Pis, les gaufres, etc. Toutefois, quelques productions se distinguent par leur côté rétro, Bruxelles ayant gardé un fort potentiel de nostalgie, surtout parmi les auteurs qui ne vivent pas dans notre pays, certaines contribution venant d’aussi loin que le Canada et le Japon. On pouvait s’y attendre, au vu des grands noms aux cimaises, l’impression d’ensemble déborde de qualité. La diversité des approches montre combien la créativité made in Belgium n’a rien à envier avec le meilleur de ce qui se passe ailleurs. Tout y passe, de la technique la plus élémentaire au traitement numérique le plus sophistiqué, de la débauche de couleurs au noir et blanc, de l’abstraction la plus géométrique à la figuration la plus réaliste, la photographie y côtoie les montages imprévus, l’hommage se distingue de l’approche ironique, etc. Pour compléter le tableau, quelques impertinents ne mâchent pas leurs mots graphiques en proposant des images qui auraient probablement fait l’objet de censure si les services officiels avaient été mêlés à l’aventure. Ceci offre un véritable état de la création graphique dans notre pays, et cette exposition, temporaire, équivaut à la visite d’un musée.


Résonance internationale

Un des côtés sympathiques de cette manifestation est la cohabitation de ce qu’il convient d’appeler des stars, qui jouxtent des auteurs moins cotés… mais dont la production n’a souvent rien à envier aux vedettes. Une belle découverte, donc. Tout comme la justice rendue à ces quelques auteurs qui n’ont pas attendu l’occasion pour dire leur amour pour Bruxelles. Ils sont regroupés sous l’appellation Special Guests et exposent plusieurs images significatives, en plus grand format, choisies parmi leur abondante production : Cost., David MerveilleEver Meulen, François Avril, François Schuiten, Gal, Luc Schuiten, Yves Chaland. Tous ces calibres ont fait leurs preuves au format international depuis longtemps. Une des originalités de cette exposition est la conception de son site, qui restera ouvert aux futurs participants, les auteurs présents et d’autres qui le souhaiteraient ayant la possibilité d’ajouter une ou plusieurs œuvres inédites. Si la présentation aux cimaises génère une mise en ligne sous l’adresse www.thebrusseler.eu, l'expo in situ propose un bonus : outre l’entrée gratuite, un poster récapitulatif des œuvres exposées est offert à chacun des visiteurs.

 

The Brusseler
La Maison de l’Image / Seed Factory
19 avenue des Volontaires
1160 Bruxelles
Jusqu’à fin juin 2021
Du lundi à vendredi de 9h à 18h
Entrée gratuite, mais se conformer aux mesures sanitaires en vigueur
www.seedfactory.be
www.thebrusseler.eu

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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