Prix du Luxembourg 2021

Manon Paulus
18 mai 2021

Au sud du pays, le Prix du Luxembourg réunit 14 jeunes artistes de la région dans un cadre d'exception. À la croisée des chemins de l'art, de la nature et de l'histoire, il y a le Centre d'Art contemporain du Luxembourg belge, autrement dit le CACLB. C'est sur ce site que l'exposition se tient jusqu'au 30 mai.

Les ruines ont toujours eu l'art de fasciner l'humain, comme rappel de ce qui fut et qui n'est plus. Une présence absente qui rappelle nostalgiquement le temps qui passe inéluctablement et la victoire de la nature sur les constructions humaines. À Montauban, les ruines d'un passé sidérurgique se confrontent à quatre conteneurs maritimes assemblés sous forme de croix par le bureau d'architecture Greisch, dans un impressionnant équilibre. À leur manière, ils sont aussi les traces d'une activité humaine, aujourd'hui envoyés à la retraite pour servir un intérêt nouveau. Celui du CACLB, qui est installé dans cette vallée depuis 2007 avec comme objectif la diffusion et l'intégration des arts plastiques contemporains en milieu rural.

Cet assemblage de vestiges, nature et recyclage architectural peut surprendre par écrit, mais prend son sens de visu, à la découverte du lieu. Il ne finit pas de séduire les promeneurs qui tombent, par hasard ou par choix, sur ce centre d'art. Des visiteurs qui ne cessent d'ailleurs d'augmenter en nombre : le confinement, la fermeture des frontières y sont probablement pour quelque chose, mais on aime espérer que l'attention à la nature et la culture ne perdra pas de son intensité. Porté depuis ses débuts par Alain Schmitz, le flambeau a été repris il y a trois ans par Françoise Lutgen. Elle ne manque pas de souligner l'implantation particulière de cet espace : « Ce lieu, du fait de sa nature sauvage, au cœur de la forêt et de l'histoire, amène un beau rapport au temps et au territoire. » 

Cette proximité avec une nature non domestiquée et ce patrimoine engendre chez les artistes exposés l'envie de s'y frotter : « Les artistes veulent ces interactions-là. Quand ils viennent, il y a quelque chose qui se passe. Même s'ils ont des choses qui sont déjà réalisées et qui pourraient être exposées comme ça, la majorité propose de créer une œuvre qui viendrait vraiment se relier au lieu. Il y a un désir de se lier à l'endroit, en lien avec la nature, ou son histoire. » Un cadre à prendre en compte dans toutes ses dimensions, puisqu'il évolue au fil des saisons, au gré des intempéries et des invasions de coccinelles : « On a la chance d'avoir ce lieu, c'est l'occasion d'une autre réflexion artistique. »

Le Prix du Luxembourg ouvre donc la saison du CACLB et, depuis le 17 avril, les 14 jeunes artistes ont pris possession des entourages : certains à l'abri des containers et du bureau des forges, quand d'autres se sont osés à l'extérieur. La sélection est en tout cas bien variée et on virevolte volontiers entre les différents médiums. Du graphisme minimaliste de Marie Aude qui s'échappe hors de sa feuille pour venir appuyer les lignes de l'architecture, on passe aux expérimentations textiles en popeline et macramé, estampillées Wallifornia du jeune styliste Igor Dieryck. Des céramiques tout droit sorties d'un film de science-fiction de Naomi Gilon, on tombe sur les ruines en bois à l'allure presque vivante d'Emile Pierret. Les bustes humains de Cléo Totti flottent tragiquement sur l'eau pendant que les corps noués de Maxime Gougeon s'étalent sur les murs.

Elise Claudot est la lauréate de cette édition. Dans l'obscurité d'un des conteneurs, elle a disposé un décor naturel, branche par branche, en ramenant le dehors en dedans. Les ombres de cet éden sont projetées sur une laine feutrée à la main. À la fois écran qui nous empêche d'atteindre la vérité et membrane protectrice, elle nous laisse seulement deviner les contours d'une nature délicate mais éternelle. Ce théâtre d'ombre, appelée « écran du fumée », signe une tentative de rapprochement entre l'Homme et la (sa) nature.

Dehors, c'est l'installation de Lucas Leffler qui trône, fièrement rouillée, comme usée par les années. Une photographie débordant de matière est accrochée en son centre, elle interroge. Le jeune artiste, résident au Carrefour des Arts, raconte sa fascination pour l'histoire du ruisseau Zilverbeek, pollué par des tonnes d'argent déversées accidentellement par l'usine belge Gevaert. Débute alors un projet expérimental de tirages argentiques réalisés à partir de la boue du fameux ruisseau et d'émulsion photographique. Une manière de retrouver une matérialité perdue, à la frontière de la peinture et de la photographie.

Sous le toit du bureau des forges, dans une ambiance tamisée, Arthur Delhaye présente ses Innocents : petites sphères rondes, pourvues d'une protubérance et d'un trou. Crânes, atomes ou virus, ils offrent à chaque vue de nouvelles perspectives. Ils s'assemblent, copulent et pullulent autour de ce qui ressemble à un alien, gisant sur son autel mortuaire. À y regarder de plus près, cette créature tant fantasmée n'est composée que de saucisses, d'une boîte à chaussures et d'un ballon de baudruche. Tristesse... Cet extraterrestre mort-né, n'était que nuage de fumée. En travaillant sur des formes épurées, l'artiste joue avec la capacité d'association de notre cerveau, naviguant entre humour et gravité.

Citons aussi les travaux de Jérôme Wilot Maus avec ses Entités, des petites trinités composées de bois, de pierre et de paraffine, les photographies du voyage intérieur de Julie Roland, les dessins charnels de Carole Wilmet et les peintures matérielles d'Amine Jaafari. À ne pas manquer avant de quitter les lieux, l'installation extérieure de Laurent Trezegnies qui souligne les contours de l'étang voisin.


Prix du Luxembourg 2021
CACLB
Site de Montauban-Buzenol
rue de Montauban
6743 Étalle
Jusqu'au 30 mai
Mercredi, samedi et dimanche de 14h à 18h
http://www.caclb.be/fr/

 

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.

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