Le musée du Chat, un projet incongru

La rédaction
15 juin 2021

Pourquoi, au Mont des Arts, lieu symbolique de l’expression publique de la culture à Bruxelles, fonder un musée avec de l’argent public à l’avantage d’un seul artiste, dans une visée commerciale et sans concertation?


Par un collectif de 65 cosignataires du secteur de l'art (voir liste ci-dessous)

Monsieur le Ministre Président de la Région de Buxelles-Capitale,

Tout d’abord, signalons que nous n’avons aucune prévention contre Philippe Geluck, ni contre son Chat. Nous ne souhaitons pas, comme Philippe Geluck nous en fait le procès, nous ériger en censeurs de l’art. Personne, pas plus votre gouvernement que quiconque, ne peut officiellement proclamer le génie ou la médiocrité d’un créateur.

La question porte davantage sur la manière de procéder et sur le fond du projet : pourquoi, au Mont des Arts, lieu symbolique de l’expression publique de la culture à Bruxelles, fonder un musée avec de l’argent public à l’avantage d’un seul artiste, dans une visée commerciale et sans concertation au sein d’une commission instituée à cet effet ?

Voici LA question fondamentale que nous souhaitons vous poser, Monsieur le Président : quels sont les axes présents et futurs de votre politique culturelle et muséale pour la Région de Bruxelles (1), dans la perspective de 2030, Capitale européenne de la Culture ?

Notre Région, qui souffre depuis trop longtemps de carences, d’absences et d’indigence à cet endroit, ne peut pas assumer ni soutenir l’incongruité, voire l’indécence, d’un tel projet. C’est donc à ce titre, et dans ce contexte, que nous vous interpellons.


Pour une véritable consultation publique en faveur d’une politique culturelle et muséale à Bruxelles

Pourquoi Philippe Geluck et le Chat ? Cobra, Delvaux, Ensor cherchent encore une plate-forme d’exposition digne de leur aura mondiale. Et que dire de l’art belge de l’après-guerre, en général ?

Le Musée d’Art moderne a été fermé voici onze ans sans concertation. N’est-il pas temps de remédier à l’absence d’un Musée d’Art moderne, dont la fermeture prive désormais près de deux générations d’étudiants (11 ans de fermeture / 5 ans de master) de l’accès aux collections publiques d’art moderne de l’Etat fédéral, parmi lesquels des chefs-d’œuvre mondiaux ?

Vous nous objecterez, bien sûr, que les Musées des Beaux-Arts dépendent du Fédéral. Nous vous ferons remarquer qu’en vertu des accords-cadres de coopération culturelle entre entités fédérées ou avec l’Etat fédéral, la Région bruxelloise pourrait parfaitement faire aboutir un projet ambitieux faisant fi des divergences liées aux différents niveaux de pouvoir.

Ce débat autour du Musée du Chat rappelle de manière criante la nécessité d’établir, de façon claire, transparente et collective, une véritable politique muséale et culturelle à Bruxelles. Dans ce but, nous demandons que soit constituée une commission consultative réunie d'expert.e.s du monde culturel et artistique bruxellois. Dans la perspective de Bruxelles 2030, Capitale européenne de la Culture, il est plus que temps d'établir une vision tenant compte de la réalité spécifique de la ville et de ses habitants.


Pour un débat autour de l’affectation possible du bâtiment de 1930, rue Villa Hermosa, et une protection du Mont des Arts dans sa vocation culturelle publique

Nous demandons que soit ouvert un véritable débat sur l’utilisation ou sur la démolition programmée du « bâtiment 1930 », rue Villa Hermosa, édifice que la Région bruxelloise a scandaleusement laissé tomber en ruines depuis près de trente ans. Plusieurs autres projets d’affectation ont déjà été mis à l’étude, dont une possible mise à disposition de logements et d’ateliers d’artistes.

Le Mont des Arts est le lieu symbolique de l’expression publique de la Culture à Bruxelles. Tous les musées présents sur le site sont publics (hors ING qui y tient des expositions à vocation publique dans un cadre institutionnel) et répondent à la définition de l’ICOM relative aux caractéristiques d’un musée. Nous ne voulons pas de marchandisation, ni de musée privé dévoyant la vocation purement culturelle du Mont des Arts, fût-ce dans un bâtiment public.


Pour un refinancement du Centre belge de la Bande Dessinée et un véritable soutien aux artistes à Bruxelles

Rappelons qu’il existe un écosystème belge historique de la Bande Dessinée, reconnu au niveau mondial, et que le Centre de la Bande Dessinée de Bruxelles, installé dans un bâtiment de Horta, mériterait une revitalisation. Nous restons donc dubitatifs sur la nécessité de créer une nouvelle institution qui soit dédiée au 9e art dans le Quartier Royal.

La communauté des artistes de toutes disciplines est extrêmement vivante et diverse à Bruxelles ; nous constatons une insuffisance et une inadéquation de lieux et de moyens pour les diffuser et les soutenir, surtout suite à la crise sanitaire de la Covid. L’annonce, dans ce contexte, de la délivrance d’un permis de bâtir pour un « Musée du Chat (et du dessin d’Humour) » au Mont des Arts est un affront pour la Culture et les artistes bruxellois. Nous demandons un soutien plus efficace au Centre belge de la Bande Dessinée, en particulier, et des structures adaptées, dotées de moyens, pour la promotion et le soutien de la création à Bruxelles, en général.


Contre un Partenariat Public / Privé dans un lieu aussi symbolique pour un projet de 17 millions d’euros

Pourquoi ce partenariat financier entre la Région bruxelloise et Philippe Geluck ? Ce mariage financier semble obérer toute alternative et ne souffrir aucune question / contestation. Lorsque la Région investit des dizaines de millions à Kanal, pourquoi rechercher un appoint financier de quelques millions au Mont des Arts ?

Si Philippe Geluck veut son musée, qu’il le finance seul, où il voudra. Pas de Panthéonisation privée avec les deniers publics dans un lieu aussi symbolique. De plus, l’apport personnel de Philippe Geluck au regard de la durée de l’emphytéose de 27 ans constitue une bien maigre contrepartie de la jouissance de ce bâtiment sur une si longue durée.

Monsieur le Président, compte tenu de ce qui précède, et dans la perspective de Bruxelles, Capitale européenne de la Culture en 2030, nous vous demandons l’ouverture d’une réelle consultation regroupant le monde professionnel, les acteurs culturels et les habitants, menant à un débat et à un processus transparent et démocratique au travers des institutions de la Région, pour élaborer et décider d'une véritable politique culturelle et muséale pour la décennie à venir.

Il est évident qu'en conséquence de ce qui précède, nous vous demandons un abandon du projet du Musée du Chat au Mont des Arts.

Merci de votre attention.

 

(1) En 2018, déjà, une étude réalisée par le Réseau des Arts à Bruxelles - qui regroupe plus de 171 membres actifs de la Culture - a révélé le chaos de la politique culturelle bruxelloise dénonçant l’impossibilité, pour les organisations culturelles bruxelloises déjà établies, de se développer pour fonder des projets d’envergures.

(2) " Le musée est une institution permanente, sans but lucratif, au service de la société et de son développement, ouverte au public et qui fait des recherches concernant les témoins matériels de l'homme et de son environnement, acquiert ceux-là, les conserve, les communique et notamment les expose à des fins d'études, d'éducation et de délectation." Statuts de l’ICOM, art. 2 §1.

Signataires : Valérie BACH, Galeriste ; Françoise BARONIAN, Présidente de l'asbl"Le Musée du Chat" ; Albert BARONIAN, Galeriste;  Galila BARZILAÏ HOLLANDER, Collectionneuse; Michel BAUDSON, Directeur honoraire de l'Académie des Beaux Arts de Bruxelles; Yves BERNARD, Directeur IMAL, professeur, membre de la Commission Arts Plastiques (Numériques) FWB ; Carine BIENFAIT, Directrice des Jeunesses et Arts plastiques;  Gaëtane BIBOT, Collectionneuse ; Nicolas BOURRIAUD, Historien de l'art, commissaire d'exposition; Jean-Pierre BUYLE, Avocat, ancien Bâtonnier du Barreau de Bruxelles et ancien président de l’Ordre des barreaux; Constantin CHARIOT, Directeur général de La Patinoire Royale à Bruxelles; Laurent COURTENS, Historien de l'art, critique d'art, curateur ISELP; Muriel de CRAYENCOUR, Artiste, journaliste, rédactrice en chef de Mu In the City;  Jean-Frédéric DE HASQUE, Cinéaste, photographe, anthropologue; Patricia DE PEUTER, Directrice honoraire des collections et expositions de l'ING; Jean de SPOT, Collectionneur ; Louis de STRYCKER, Collectionneur - Galeriste ; Jerome DECOCK, Artiste, professeur, Président de la Commission Arts Plastiques FWB; Maëlle DELAPLANCHE, Curatrice indépendante, fondatrice de la Fédération des Arts Plastiques; Luc DELEUZE, Architecte; Nicole d'HUART, Conservateur honoraire du Musée d'Ixelles; Christophe DOSOGNE, Rédacteur en chef de COLLECT Art Antique Auctions; Martine DUMONT MERGEAY, Journaliste; Philippe DUVIEUSSART, Poète; Lionel ESTEVE, Artiste; Eric FABRE, Collectionneur d’art contemporain, galeriste Le garage COSMOS; Daniella GÉO, Curatrice indépendante; Olivier GEVART, Eté 78 asbl; Zoë GRAY, Senior curator WIELS; Katerina GREGOS, Writer, curator, directrice artistique honoraire d'Art Brussels; John HANNEKE VAN DER HAGEN, Collectionneur;  Benoit HENKEN, Auteur, éditeur de BD; Diane HENNEBERT, Fondatrice de «Out of the Box »;  Christine JAMART, Rédactrice en chef de l'Art Même;  Rodolphe JANSSEN, Galeriste; François LEGEIN, Psychiatre; Julien LEGROS, Architecte, professeur; Marianne LEMOINE - LE POMMERE, Professeure des Ecoles d'Art de Paris; Claude LORENT, Journaliste; France LUTGEN, Directrice du Centre d'Art contemporain du Luxembourg belge; Arié MANDELBAUM, Artiste; Jean-Paul MASSE, Fonctionnaire européen; Catherine MAYEUR, Professeur d'Histoire de l'art et critique d'art (AICA); Frank-Thorsten MOLL, Directeur de IKOB.be; Selçuk MUTLU, Artiste; Pierre-Emmanuel NOEL, Enseignant à SciencesPo Paris et au Collège d’Europe; Caroline NOTTE, Architecte d'intérieur; Antoine PICKELS, Auteur, artiste, curateur; Elvis POMPILIO, Modiste; David ROULIN, Architecte, CEO Art & Build; Antoinette ROUVROY, Professeur Université Namur; Maud SALEMBIER, Curatrice indépendante, enseignante; Marc STREKER, Directeur de l'ESA Saint-Luc (Bruxelles); Jean-Marie STROOBANTS, Artiste plasticien; Septembre TIBERGHIEN, Vice-présidente de la Commission des arts plastiques de la Fédération Wallonie-Bruxelles; Chantal T'KINT DE ROODENBEKE, Collectionneuse; Tristan TREMAUX, Historien de l'art, critique d'art, professeur à l'ARBA-ESA; Georges UHODA, Collectionneur; Martine VAN DIEREN, Avocate; Anne VAN LOO, Architecte et urbaniste, secrétaire permanente honoraire de la Commission Royale des Monuments et Sites; Gilbert VAN MARCKE, Collectionneur; Daniel VANDER GUTCH, Sociologue et éditeur; Maurice VERBAET, Collectionneur, galeriste; André WIELEMANS, Collectionneur; Eva WITTOCX, Directrice du M Leuven

 

(Paru dans La Libre le 7 juin 2021)

La rédaction

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