Neuf créateurs au bout du fil

Gilles Bechet
30 mars 2021

Neuf artistes contemporains investissent la Maison des Arts de Schaerbeek de leurs surprenantes créations textiles. La métamorphose permanente d'un matériau sans âge.


Enigmatique rébus

C'est toujours avec un plaisir particulier qu'on franchit le seuil de la Maison des Arts. La visite d'une exposition est un dialogue permanent entre le passé qui diffuse des murs et du volume des pièces avec le présent de l'expression artistique. Fil, la nouvelle exposition, déroule la thématique du textile contemporain et de ses traitements qui réinventent des méthodes parfois anciennes. Une vitrine discrète dans le hall d'entrée fait référence au passé de la maison, propriété d'une famille de drapiers. En guise d'accueil, une œuvre de José Maria Sicilia, El Ojo de agua, où l'artiste est intervenu par des boutons de tissu peints en blanc posés sur des traditionnels tissus de dot, brodés et cousus par des femmes ouzbèkes. Tendu sur le mur, c'est un ciel constellé sur une nuit de soie. Dans la pénombre, l'envoûtant travail de Chiharu Shiota se contente de peu d'éléments. Un kimono blanc ou un jeu de lettres, dissimulés derrière un entrelacs de fils noirs tendus. C'est comme un écrin caché ou inversé pour découvrir un objet. La simplicité et le mystère. Pourquoi naître esclave ?, l'intrigante installation d'Hélène de Gottal, emprunte son titre à un buste de femme des colonies, que l'on doit à Jean-Baptiste Carpeaux, sculpteur du Second Empire. En associant des pierres, du fil et des pièces de dentelle, le noir et le blanc, l'artiste pose un énigmatique rébus en trois dimensions, aligné comme une expérience de poésie qui se poursuit de table en table. Elise Peroi allie une époustouflante maîtrise technique à une expression originale, fragile et vibrante. Sous-bois, son installation de soie peinte et de lin tendue sur un châssis de bois arqué comme une charmille, joue des transparences entre le paysage lointain et celui que l'on croit pouvoir toucher du bout des doigts, entre le peint et l'inachevé, le rêve et l'éveil.


Un monde nouveau

Erwan Maheo joue avec l'espace comme avec ses pensées. Il les classe et les organise en proposant avec ses sculptures mobiles un parcours ludique sans recto et sans verso dans un monde de signes et de couleurs. A l'étage, Jose Maria Sicilia présente ses Light on Light, des broderies sur soie où il joue des la transparence et des superpositions pour déconstruire la lumière. Ethel Lilienfeld nous brode, en vidéo et en sculpture, son conte de grande fille, des histoires qu'on se raconte sur le lit, un geste pour oublier, une goutte de sang pour se rappeler. Ramassée sur elle-même, recroquevillée à quelques centimètres du sol, la sculpture de Mireille Asia Nyembo va chercher loin ses racines textiles. Autrefois privilégié au Congo, le raphia a été balayé par le wax, ce tissu d'outremer qui se pare de toutes les vertus et de l'imagerie de l'africanité. Soumettant les deux tissus aux rigueurs de l'eau et du feu, l'artiste les métamorphose en un textile hybride en suspension entre passé et présent. Maren Dubnick enroule son fil autour d'objets anodins, petits et grands, insignifiants ou imposants. Juste un glissement de forme, résultat d'un travail méticuleux et patient. Parés de ce cocon, d'une seconde peau, ces aiguilles à coudre ou à tricoter, ces clubs de golf, ces cheminées d'usine, quittent l'ordinaire de leur fonction pour se glisser dans un monde nouveau. Les sculptures textiles d'Alice Leens sont un terrain d'expérimentation où l'artiste soumet des cordes et des sangles à des techniques de pliage et de mise en forme détournées de leur fonction. De ce matériau familier qu'on croit connaître surgissent des formes nouvelles et radicales, étrangement organiques.

 

Fil
Maison des Arts
Chaussée de Haecht 147
1030 Bruxelles
Jusqu’au 25 avril
Du mardi au vendredi de 11h à 17h, samedi et dimanche de 11h à 18h
www.lamaisondesarts.be
Réservation obligatoire ici ou au 02/240 34 99

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.