Dans l'avenir sans tain de Félix Luque Sánchez

Gilles Bechet
23 mars 2021

Au Mima, l'artiste bruxellois Félix Luque Sánchez imagine un monde d'après la catastrophe où les technologies numériques aident à faire revivre les fantômes du passé. Comme pour exorciser un futur incertain.

Loin est l'époque où le futur nous souriait, nous promettait des jours heureux. Aujourd'hui, l'avenir de notre bout de planète et de ses habitants semble sérieusement passé au noir. Ce qui est certain en tout cas, c'est qu'on ne pourra plus se payer le luxe de continuer comme avant. Des changements radicaux seront vraisemblablement nécessaires. A chaque avenir, ses menaces. Alors que le péril nucléaire s'estompe quelque peu, il est remplacé par celui de l'intelligence artificielle, la robotisation de la société et de nos esprits. Qu'est-ce qu'on fait avec ça ? Félix Luque Sánchez a sa petite idée. Artiste espagnol et Bruxellois d'adoption, il a reçu carte blanche pour investir tout l'espace du Mima. Sur les trois étages du musée molenbeekois, il déploie sculptures, installations et œuvres numériques qui convoquent les pixels, les algorithmes et la mécatronique pour nous plonger dans un possible futur. Tout commence par un film qui nous balance dans l'après-catastrophe redouté. On devine que le pétrole est de l'histoire ancienne et que rien n'est venu le remplacer. Voitures immobilisées gagnées par la rouille, routes désertes et villa de banlieue désertée par leurs habitants. Un quatuor parcourt ces paysages déshumanisés comme des explorateurs à l'aventure. Et s'aventurent dans la forêt dans un esprit d'innocence retrouvée.


Jeu sur l'avant et l'après

Les œuvres que l'on va découvrir par la suite apparaissent comme des artefacts ramenés de ce futur d'après la bagnole et le pétrole. Des carcasses automobiles sont tatouées de dessins reprenant minutieusement les plans en axonométrie de moteurs et d'autres mécaniques, comme s'il fallait les graver pour ne pas qu'ils s'effacent des mémoires. La technologie rudimentaire de ce rituel mécanique est alimentée par des batteries 12 volts. Un film numérique nous plonge dans le paysage fantomatique d'une casse de voitures aux épaves recouvertes d'un voile semblable à des toiles d'araignée. Pas un seul bâtiment ni présence humaine dans ce lieu étrange dont se dégage une atmosphère de ruines gothiques. Tout ce qui constitue la voiture dans son intimité métallique est étalé et explosé en composants autonomes. Feuilles d'inox sculptées à l'air comprimé, moulages numériques de pneus de voiture devenus fossiles en céramique, rouleaux de barbelés enroulés où s'inscrivent des motifs d'échangeurs autoroutiers. Tout ça est comme un jeu sur l'avant et l'après, ce qui a précédé le tout à l'automobile et ce qui restera quand ce ne sera plus.

La série The Material Culture of Mobility se décline en quatre installations où s'impriment les paysages de la mémoire, des mâts de néons comme des amoncellements de bois mort, un paysage fantomatique imprimé à l'encre réfléchissante sur un mur et qui apparaît quand on le balaie d'un éclairage lumineux. Il y a aussi un morceau de rocher sans son paysage qui semble en lévitation entre deux réalités. La sculpture Void se présente comme un autel percé d'un cratère lumineux, tel un trou noir en négatif. Au dernier étage, une installation mécanique trace et efface inlassablement un circuit qui a la forme de la boucle fermée de l'infini. Le trait se dépose dans une encre noire réfléchissante qui rappelle l'asphalte autoroutier, comme une incantation à l'éternité de l'impermanence.

En explorant les territoires incertains entre la fiction et la prospective, Félix Luque Sánchez et ses deux comparses Damien Gernay et Iñigo Bilbao Lopategui jettent un regard abrasif sur notre monde qui nous semble encore indissociable de la technologie. C'est aussi un jeu de miroirs et de faux-semblants comme un sort qu'on jette pour que cela n'advienne pas.
 

Verisimilitude
Félix Luque Sánchez
MIMA
39-41 quai du Hainaut
1080 Bruxelles
Jusqu’au 30 mai 
Du mercredi au vendredi de 10h à 18h
samedi et dimanche de 11h à 19h
www.mimamuseum.eu

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.