Ce qu'il se passe : récits venus de Lesbos

Céline Lamadon
29 mai 2021

Jusqu’au 19 septembre, le Musée Juif de Belgique présente l’exposition Something is happening du photographe français Mathieu Pernot (1970). Une rétrospective inédite à ne pas manquer !

Lauréat du Prix Cartier-Bresson 2019, Mathieu Pernot s’inscrit dans la démarche de la photographie documentaire tout en y détournant les protocoles. Il ne cesse d’interroger sa pratique afin de construire un récit polyphonique.

Mêlant photographies, vidéos et supports manuscrits, l’exposition place en son centre l’île de Lesbos, qui fut au cours de l’année 2020 au cœur d’une crise migratoire européenne sans précédent. Montré pour la première fois au public, les photographies du camp de Moria s’inscrivent dans le travail que Mathieu Pernot mène depuis une dizaine d’années sur les demandeurs d’asile et les questions migratoires.

Le rez-de-chaussée de l’exposition nous présente une rétrospective des œuvres de l’artiste. Nous pouvons ainsi y (re)découvrir les photographies de La Jungle (2009-2010) et la série Les Migrants (2009) montrant des réfugiés afghans endormis qui viennent d’être expulsés du square Villemin (Xe arrondissement, Paris). Sont également exposés, des cahiers brûlés retrouvés par le photographe dans l’ancien campement de la jungle de Calais et les cahiers d’écoliers de Jawad et Mansour, deux Afghans demandeurs d’asile à Paris. Bien que ces corpus d’images et de textes n’aient pas été réalisés au même moment ni dans les mêmes usages, les œuvres discutent les unes avec les autres. La scénographie mise en place illustre ainsi parfaitement la démarche photo-documentaire de l’artiste ainsi que sa volonté d’explorer de nouvelles formes de récits partagés en démultipliant les regards.

Le premier étage est entièrement consacré aux photographies prises par l’artiste sur l’île de Lesbos en 2020. Située au nord-est de la mer Égée, à proximité des côtes turques, Lesbos a toujours été un lieu de passage pour les personnes souhaitant rejoindre l’Europe. Depuis 2015, le camp de Moria sert de zone d’enregistrement administratif et d’espace d’attente pour des dizaines de milliers de réfugiés de pays en guerre. Conçu pour accueillir 2 000 personnes, le camp connaîtra en janvier 2020 un niveau de surpopulation inimaginable avec 20 000 réfugiés. Touché par l’épidémie de COVID-19, par le durcissement des procédures d’asile, par un incendie ravageur, le camp de Moria est devenu le théâtre d’une nouvelle tragédie. La progression de l’exposition structure notre parcours à la manière des occupants du camp : l’arrivée, la construction d’un abri, faire un feu, occuper ses journées, ce qu’il se passe, sauver ce qui peut l’être après l’incendie et enfin tout recommencer.

Cette exposition nous amène à nous questionner sur l’enfermement administratif, pierre angulaire de la politique migratoire européenne. L’appel des réfugiés a été relayé : pour résoudre cette crise, il faudra déployer un vrai engagement, un dévouement de tous les instants mais surtout beaucoup de volonté. Il s’agit de notre histoire commune et il est temps de la prendre en main.

 

Mathieu Pernot, Something is happening
Musée Juif de Belgique 
21 rue des Minimes
1000 Bruxelles 
Jusqu'au 29 août
Du mardi au vendredi de 10h à 17h
Samedi et dimanche de 10h à 18h
https://www.mjb-jmb.org/

Céline Lamadon

Journaliste

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