Marcin Dudek inaugure HLP 1080

Gilles Bechet
28 mai 2021

Avec ses peintures, collages et installation, l'artiste polonais Marcin Dudek revient sur ses années d'adolescence illuminées par le feu des stades et le chant des supporters. Un retour en arrière cathartique qui se déploie dans le nouvel espace artistique d'Harlan Levey et Winnie Kwok à Molenbeek.

Marcin Dudek a vécu les années 1990 comme celles du chaos et de l'exaltation. Adolescent, à l'époque, il était membre du club des ultras du Cracovia, une des deux équipes de foot de Cracovie. La dynamique de foule et les rituels de violence qui culminaient à chaque match étaient un exutoire à l'instabilité sociale et aux effets économiques délétères du capitalisme post-communiste débridé que subissaient de plein fouet les classes populaires. A 21 ans, Marcin Dudek quitte la Pologne pour étudier à l'University Mozarteum de Salzburg, puis à Central Saint Martins à Londres. L'engagement dans l'art prend la place du hooliganisme et lui permet de s'extraire de l'environnement toxique de son adolescence.


Protection et invincibilité

Depuis 2013, cette période charnière de son adolescence est devenue la matière première de son expression artistique et c'est encore le cas de SLASH & BURN II, l'exposition qui ouvre le nouvel espace d'Harlan Levey à Molenbeek. Au centre de l'espace, une installation qui fait penser à un sombre animal assoupi. En approchant, on remarque vite qu'il est constitué de centaines de vestes cousues bout à bout. Pas n'importe quelles vestes, les 300 pièces sont des bomber jackets, uniforme des supporters de foot polonais que Marcin et ses semblables portaient pour aller au stade. Noires, grises, bordeaux ou olive foncé à l'extérieur, elles sont orange fluo à l'intérieur. Aux moments-clés du match, les supporters retournaient leur veste pour afficher la couleur orange et faire des travées le lit d'un torrent de lave humaine. De la veste qui donnait au supporter un sentiment de protection et d'invincibilité, l'artiste a fait un cocon, une matrice qui le relie à cette période dure et exaltante de son adolescence.


Substrat rageur

Métaphore d'un passage entre l'adolescence et l'âge adulte, entre l'ennui et l'exaltation, cette grotte de tissu est aussi un passage physique entre deux univers mentaux. Par une passerelle tendue vers une manche, on plonge dans l'obscurité exigüe de l'intérieur qu'on traverse pour faire face au triptyque des Passage. Des collages lacérés et grattés où des silhouettes de vestes, tantôt sombres, tantôt orange, s'assemblent avant d'exploser et se désintégrer en minuscules shrapnels. La matière première de son travail est le scotch médical, un matériau bon marché qu'il avait adopté à ses débuts et qu'il n'a jamais abandonné. Dans ce substrat rageur émergent parfois des traces de photos de supporters, de blasons de clubs et même des poteaux lumineux du stade du Heysel.


Passé douloureux

Dans les deux pièces adjacentes, une trace orange se déroule sur les murs comme un serpent de feu, trace de la performance que Marcin y a réalisée avec des fumigènes et une bombe de couleur orange. Derrière deux volets fermés par un cadenas se cache un impressionnant triptyque où s'alignent, du plus petit au plus grand, 400 portraits, issus de la presse ou de rapports de police. On y retrouve toutes les personnes impliquées dans un vaste procès d'un gang de hooligans, qui se traduira par de nombreuses peines de prison, notamment pour le frère de Marcin. Les visages lacérés, retravaillés, annotés ne sont plus reconnaissables, comme un passé douloureux avec lequel Marcin cherche à prendre ses distances.


Les artistes d'abord

Avec ce nouvel espace HLP 1080, Harlan Levey et Winnie Kwok ne cherchent pas à ouvrir une galerie de plus, mais plutôt un hub où se retrouvent artistes, créatifs et amateurs d'art. Ce n'est donc pas un hasard qu'il se situe à Molenbeek, qui, avec Kanal, le Mima et de nombreux ateliers d'artistes, se profile de plus en plus comme un Williamsburg bruxellois. Cela s'inscrit dans la continuité de la philosophie du couple de directeurs fondateurs qui ont toujours favorisé un travail de proximité autour des artistes. Comme ils aiment à le dire, ils sont « tout à la fois assistants, producteurs, attachés de presse, agents, coachs, archivistes, pom-pom-people et critiques. » Si les 250 m2 de l'ancien entrepôt sont réservés aux expositions temporaires, l'espace au-dessus de la galerie est occupé par le show-room et l'atelier de Noro Khachatryan, le designer et architecte qui a signé la rénovation et transformation de l'ancien espace industriel. Le même bâtiment accueille également l'atelier d'un autre artiste de la Galerie, Emmanuel Van der Auwera. Celui de Marcin Dudek se trouve au coin de la rue, ainsi que les studios d'Amélie Bouvier et Sean Crossley. Harlan Levey Projects, désormais dédoublé à Ixelles et à Molenbeek, c'est l'art qui en sort gagnant.

Marcin Dudek
SLASH & BURN II
HLP 1080
65 rue Isidore Teirlinck
1080 Bruxelles
Jusqu'au 31 juillet 
www.hl-projects.com
Accessible sur rendez -vous ici

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.