Le rêve et le regard

Gilles Bechet
13 mai 2021

Une exposition de groupe chez Almine Rech rassemble les œuvres de 16 artistes émergents qui célèbrent à leur manière le regard sur le corps.

Dans cette exposition de groupe, le galeriste new-yorkais Bill Powers a rassemblé 16 artistes émergents autour d'un thème suffisamment lâche pour leur donner toute la liberté de créer. Les peintures sont des portraits pour la plupart, des corps et des regards qui enveloppent, prennent de la distance, déforment, se rapprochent et rêvent. Le cow-boy fatigué de Mike Lee a les couleurs des vieilles télés d'antan et les formes d'une régurgitation numérique. Le géant lascif d'Asif Hoque semble nous inviter à nous étendre à ses côtés dans l'herbe sans craindre la vague qui s'élève à l'horizon. Umar Rashid balance des superhéros qui font danser leurs regards laser pour redresser les torts de la colonisation. Avec sa Perle des Antilles, Kathia St Hilaire livre dans une matière chamarrée un trio de beautés exotiques qui veillent une Ophélie des lointains tropiques flottant derrière un ballon de foot.

Les regards se portent aussi sur l'histoire de l'art et ses références, comme dans le Don't Be Cruel d'Ana Benaroya qui pastiche l'Elvis de Warhol avec un personnage de comics bodybuildé. Jesse Mockrin se tourne vers le XVIIe siècle avec cette décalque d'un tableau de Gerrit Van Honthorst où les décors et le contexte ont disparu, pour ne plus laisser que le regard et le geste. Ashlynne, l'elfe cyberpunk d'Emma Stern a la peau irisée par les logiciels 3D et le regard inversé vers une musique intérieure. Le dessin sans fioritures d'Alina Perez célèbre dans un trait sensuel et ébouriffé la découverte du corps queer. Avec Night Sweats, Leyla Faye nous laisse entrevoir le cauchemar d'un autoaccouchement nocturne. Dans la peinture monochrome d'Emma cc Cook, les images émergent d'un environnement mouvant de signes comme une traversée de la ville la nuit avec un couteau enchâssé pour découper les images.

Dans le fond de la galerie, Michael Kagan se souvient de l'aventure américaine qu'est la conquête spatiale. Il fige et répète à six reprises le souffle d'une fusée Titan qui s'arrache de la croûte terrestre pour rejoindre les étoiles. Retraitant la même image iconique, il joue avec les lacérations de l'orange, du bleu et du blanc pour traduire les vibrations de la mise à feu. En maître de cérémonie apparaît Buzz Aldrin, un des deux astronautes à avoir foulé le sol lunaire lors de la mission Apollo 11. Il se dresse sur une Lune blanche et bleue, barrée par le ciel noir et lourd de l'espace infini. A l'abri derrière les reflets impénétrables de sa visière, il lève la main comme pour nous faire un signe, à moins qu'il ne s'adresse directement à l'avenir.

 

Resting point of accommodation
Organized with Bill Powers
Michael Kagan
How We Remember
Almine Rech Gallery
20, rue de l’Abbaye
1050 Bruxelles
Jusqu'au 28 mai 
Du mardi au samedi de 11h à 19h
www.alminerech.com

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.