L'Iselp scrute le ciel

Gilles Bechet
26 mai 2021

Que nous apporteront Les Orages à venir ? Poursuivant la célébration de ses cinquante années d'activité, l'Iselp lit dans les œuvres de huit artistes les échos des effondrements et des révoltes à venir.

Des grondements sourds qui roulent à l'horizon, des nuages sombres qui s'accumulent en altitude ou alors de grosses gouttes qui tombent comme des perles pour tout laver avant le retour du soleil. Chacun associe aux orages ses propres images et derrière, ses émotions et ses sentiments.

Il en va de même pour le titre ou la thématique d'une exposition de groupe. Sésame vers une nouvelle lecture ou liant entre des œuvres disparates, un titre d'expo peut modifier la perception d'une œuvre. Bien qu’elle ait été conçue avant la pandémie, l’exposition Les Orages s’inscrit parfaitement dans ces temps incertains que nous traversons, entre menace d'effondrement d'un monde ancien et espoir d'avènement d'un monde nouveau. Dès l'entrée, Der Bergsteiger, de Simon Deppierraz, joue de cet équilibre instable. Une corde d’alpinisme lovée sur elle-même est pendue à un rocher en lévitation. L'alpiniste qui donne son nom à l'œuvre de l'artiste suisse brille par son absence physique qui rend cet arrangement encore plus intriguant.

Elles sont au nombre de 216, des matraques hérissées de pointes et de piques contondantes dont Cathy Coëz a glané les photos sur Internet. Mais l'artiste crée le trouble en reproduisant ces armes redoutables en chêne clair. La douceur satinée et la couleur chaude du bois font passer au second plan la menace de violence de ces instruments de répression alignés comme sur des pages d'encyclopédie en 3D. Des encyclopédies et des dictionnaires, il en est question dans Connexions 02 : Le langage de Mounir Fatmi, où l'artiste relie tous ces supports de savoir de fils électriques à la finalité mystérieuse. Feu de joie, explosion ou étincelles de génie, tout est possible. L'espoir ou la menace.

Dans la Pieta d'Obiageli Okigbo, la forme qui émerge des nuages de pigments, de pastels et d'encre de Chine est née des mouvements de la brosse autant que de l'imprégnation des couleurs et du papier. Avec Jonathan Sullam, les effondrements ont déjà eu lieu et, dans la poussière qui se dissipe, on distingue des pieds de micro, muets, dérisoires totems en bronze de toutes ces paroles qui se sont envolées. Dans The Benefit of the Eye, il nous plonge à Alep sous les bombardements. Dix-neuf panneaux de huit néons portent les images striées des bâtiments éventrés. La programmation des variations d'intensité lumineuse évoquant les pertes humaines et la quantité d'explosions qui ont déchiré le conflit syrien.

Dans Todesfuge, Michel Lorand se demande si un événement traumatique affecte à jamais un lieu. Sur quatre écrans qui ferment l'espace tournent en boucle les échos de quatre moments noirs du XXe siècle, le débarquement des alliés en Normandie, la répression d'une manifestation du FNL à Paris, un attentat à la gare de Bologne et un massacre de musulmans en Serbie. La réponse est dans la mémoire de chacun plus que dans le paysage. Gwendoline Robin travaille les paysages, la terre, le ciel qu'elle habite, et a fait réagir au cours d'une performance. Elle nous laisse avec un cratère bordé de blocs de béton où stagne un liquide coloré en voie de pétrification. En suspension, un enchevêtrement de tubes de verre, comme si l'orage avait laissé sa signature dans le ciel. Dans son énigmatique vidéo De loin, ParallèleBernard Gigounon observe trois personnages qui jettent des cailloux dans une rivière. Des gestes répétés chorégraphiés qui évoquent à la fois la révolte et un langage secret en harmonie avec les arbres et le cours paisible de la rivière. Est-on avant ou après l'orage ? La question a finalement peu d'importance. Ce qui compte, c'est la beauté du geste.

Les Orages
Iselp
31 bd de Waterloo
1000 Bruxelles
Jusqu'au 16 juin 
Du mardi au samedi de 11h à 18h
www.iselp.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

Articles de la même catégorie