L'atelier de Toru Hamada

Hadrien Courcelles
06 avril 2021

Rencontre avec le sculpteur et peintre japonais Toru Hamada (°1953) dans sa propriété d’Eure-et-Loir. Cet artiste de portée internationale s’y consacre chaque jour à une discipline rigoureuse : la destruction comme processus créatif, l’effort comme projection de soi et l’émotion pour vecteur d’une nature divine et cachée. En Belgique, les amateurs peuvent trouver ses œuvres chez Paul Vanhuyse, à la galerie roularienne Ne9enpuntne9en (9.9).


Le chemin

Toru Hamada (濱田亨) arrive en Europe en 1972. A 19 ans à peine, sans plus de bagages que de projets en vue, il (s’)explore. D’abord Paris et puis, assez vite, Carrare. L’enfant de Matsuyama (préfecture d’Ehime) était déjà naturellement porté sur le dessin - qu’il pratiquait notamment à l’école buissonnière. Le jeune homme quant à lui découvre le marbre, qui lui parle, et la sculpture - Carrare étant bien l’école de Michel-Ange…

Marquons déjà un arrêt. Le journaliste a naturellement tendance à relier les points : entre son village natal (Matsuyama, 松山市, signifie littéralement montagne des pins), Carrare (située dans les Alpes apuanes) ou encore les Vosges (qu’on ne présente plus), qui serviront elles aussi de support à ses travaux, ne faut-il pas déceler quelque montueuse influence ? Hypothèse que l’artiste réfute poliment. Quelque roué ou spirituel spectateur (également déclinable au féminin) arguera, non sans apparence de raison : « Quelle possible Montagne Sainte-Victoire y aurait-il chez un artiste qui se tient toujours sur les crêtes ? » Tâchons de mettre tout le monde d’accord : autant Cézanne que Toru Hamada ont connu, par la montagne, un dévoilement accidentel de l’abstraction.


L’étendue

Et puis, disons-le comme cela : Hamada a parcouru les vallées. Vers 5-6 ans, il dessinait déjà les monts au crayon ou à la gouache. Il a bien fallu se transporter d’île en île, de Shikoku en Kyushu, pour dessiner les pics de Shiroyama (城山). Mais ses pérégrinations ne s’arrêtèrent pour ainsi dire jamais. Toujours à l’assaut des topologies, poussé par l’air pur de la spontanéité, on a pu le voir traverser les mers et les grandes plaines de Russie, croiser l’Emilie-Romagne, battre le pavé de Bruxelles, contourner les Alpes - et sauter dedans à pieds joints, nourrir d’autres légendes, rejoindre, enfin, le plateau de la Beauce où il fixa sa demeure (Saint-Lubin-de-la-Haye) pour mieux examiner ce qu’il sut pressentir partout sans le trouver réellement nulle part (cf infra). Il retourne occasionnellement au Japon, en prophète cette fois, lui qui le quitta en inconnu, débouté des Beaux-Arts de Tokyo à l’examen d’entrée. Matsuyama lui a ainsi consacré une exposition rétrospective (2010) qui présentait - mais faut-il le préciser ? - des collections remarquables. De peintures et de sculptures, tant et plus.


Arrivée chez Toru Hamada

C’est en 2020, dans le creux de la vague (que nous aurions préféré Kanagawesque* à ce sinistre morbus), une froide après-midi de septembre, que nous arrivâmes à Saint-Lubin-de-la-Haye. Nous éluderons l’accueil irréprochable qui nous fut prodigué, tout comme les attraits de la table de notre hôte - dont la réputation n’est plus à prouver dans les alentours. Aussi avions-nous immédiatement découvert le travail de l’artiste. Nous y prîmes le reste de la journée (ce qui ne fut bien sûr aucunement suffisant).


Les sculptures

Les sculptures, d’abord, étaient dressées dans des positions diverses sur une aire consacrée à cet effet au sud de la propriété. Plutôt par choix que par accident, l’endroit profite des girations solaires. Tantôt celles-ci baignent les statues de leur lumière, tantôt font-elles jouer des lignes d’ombre que permettent de solides murs de pierre, en contrehaut. Sans surprise, la matière de prédilection d’Hamada est toute marmoréenne. De Carrare, il choisit et se fait livrer les blocs « qui lui parlent » en semi-remorque, parfois jusqu’à 28 tonnes de marbre qu’il travaille au coin, privilégiant le rapport direct. Autre support, autre réflexion également, en la présence de sculptures en marbre noir de Belgique (« Namur », nous précisa-t-il), ou d’un socle en granit noir. Ces deux éléments chromatiques font antithèse (blanc et noir), comme deux principes matérialisés. Ils évoqueraient à eux seuls quelque inspiration métaphysique.

La chose n’est pas innocente : ces entremêlements abstraits font se succéder arrêtes, courbes, saillies quasi ornementales, contreforts dolméniques, découpages monolithiques ou encore brisent un pseudosocle (pseudo, car la distinction n’est point nette) en introduisant une profondeur hyperboloïde, évoquent encore par ailleurs, sous segments pivotants, le ruban de Möbius. Essentiel, mystérieux, idéel… Toru Hamada - et il en va de même pour sa peinture - se revendique ouvertement médiateur d’une réalité occulte mais divine. Il fait « revenir quelque chose de l’au-delà ». Et telle est l’impression que j'ai ressenti devant ces œuvres.


L’entrepôt - des œuvres figuratives

Nous suivîmes ensuite successivement l’artiste dans deux espaces situés dans une ancienne longère (XIXe s.) rénovée : le premier lui sert surtout à entreposer de nombreuses œuvres, qui paraissent d’ailleurs classées très méticuleusement. Connaissant quelque peu le travail de Toru Hamada avant ma venue (tout au moins le croyais-je), je fus surpris d’y trouver bon nombre de toiles figuratives. Parmi ces dernières, des portraits de femmes, parfois des animaux (le connaisseur éclairé - ce n’était guère mon cas - pourra reconnaître le chat de l'ancien galeriste de Furnes Hugo Godderis) sur un fond de couleur uni. L’interrogeant sur ce sujet, Toru Hamada me raconta une curieuse histoire.

Âgé d’une cinquantaine d’années, il était alors rompu à l’abstraction, qu’il embrassa vers 20 ans car il n’arrivait plus à exprimer ce qu’il voulait par le moyen de la figuration. Il compare d’ailleurs celle-ci à une montagne (sic) dont il a atteint le sommet. Il lui fallait en gravir d’autres et renouveler l’opération, désapprenant ce qu’il dut assimiler auparavant. L’artiste est un Sisyphe ambitieux, un Sisyphe espiègle et qui aurait foi en son travail. Cette discipline empreinte d’amor fati, de désordre et de rigueur dans le désordre, suppose donc une perpétuelle reconstruction. Tel est le nœud, la quête d’une autre réalité à laquelle l’artiste travaille chaque jour (nous en parlions au §2). Peut-être est-ce à ce titre qu’à la question que je lui posai « mais avec l’abstraction, n’escaladez-vous pas une montagne qui n’a plus de sommet ? », il me répondit que, d’après lui, il y avait une fin, un fond à l’abstraction.

Il en vint donc à me rapporter l’histoire suivante : plusieurs jours de suite dans son jardin, il vit des pommes disparaître. Il remarqua une fois le maraudeur. C’était un lapin, qu’il décida de dessiner avec sa prise. Or, ce croquis renouvela en l’artiste l’enthousiasme de ses 17 ans. Il reprit ainsi goût à cette forme de peinture et en vint spirituellement à ne plus trouver de limites entre ce que nous signifions par abstraction et figuration. La seule différence qu’il concède est l’impulsion : tout référent ne provoque pas chez Hamada « l’étincelle » suffisante à l’initiation d’un travail figuratif.   


L’atelier – des œuvres abstraites

Le second espace que nous visitâmes sert plus proprement d’atelier à notre hôte. La pièce est surmontée d’une mezzanine qui offre d’intéressantes perspectives sur les tableaux accrochés au mur du fond, en contrebas. L’atmosphère était comme naturellement emplie d’une odeur de térébenthine, chère à toute personne qui a fréquenté des ateliers de peintres. Commença alors un défilé d’œuvres, abstraites pour la plupart : œuvres uniques, diptyques, triptyques, polyptyques réarrangés en de nombreuses combinaisons sous nos yeux. Ces œuvres sont caractérisées par un chaos recherché. Des fonds de couleurs travaillés, retravaillés, estampillés de formes, de « gribouillis »… et de vide, Hamada laissant parfois ironiquement la toile nue pour laisser la place au fond des choses. D’une riche variété chromatique donc, les œuvres sont souvent singularisées par leur légèreté et leur intensité dans le même temps, par leur aspect rythmique et, disons-le, musical (la musique, classique en particulier, a d’ailleurs pris avec le temps une place significative dans la vie de Toru Hamada).


L’essentiel, par-delà la contradiction

Aux observatrices et observateurs, il n’échappera pas que certaines (apparentes) contradictions soutiennent avec bonheur l’esprit de son travail. Exact opposé de la recherche d’ordre et de précision pour lequel est connu l’art nippon, c’est pourtant à la pointe d’une discipline méticuleuse qu’Hamada veut obtenir le désordre. À ce sujet, « l’ordre est plus facile que le désordre », souligne l’artiste. De même, ne considère-t-il pas son ego comme important dans ses œuvres (la nature parle à travers elles), mais il sait qu’à travers ses reconstructions de toiles, il projette toujours un peu plus de son intention. Encore rappelle-t-il que son désir n’est pas « d’épater la galerie », mais ses années d’expérience ont rendu son travail éloquent. Un brin de tact suffit en réalité à démêler ces contradictions, pour peu que l’on prête foi au discours du maître japonais (ou mieux, que l'on laisse parler ses créations).

Précisons enfin que ce que cherche l’artiste à travers l’art est d’offrir une porte de sortie, hors du quotidien. Le plus important dans une œuvre est de provoquer une émotion chez le spectateur, quelle qu’elle soit. Mais d’un point de vue plus mystique - l’art est ici une expérience de simplicité qui restitue, crée ou révèle quelque chose d’innommable -, Toru Hamada cherche à se libérer de paramètres tels que le format, la dimension, etc. pour trouver dans le phénomène artistique quelque chose de plus essentiel. Sans doute est-ce la raison de cette diversité créative qui pouvait naguère se trouver à la galerie di Meo à Paris, toujours dans quelques galeries japonaises et des foires italiennes ou françaises (ARTE FIERA, FIAC)… ou en Belgique à Roulers (la galerie Godderis ayant fermé à Furnes) chez Paul Vanhuyse, dont la galerie mériterait un article à part entière.


Conclusion

Malgré la teneur dithyrambique qui ressort de ce récit, je confesse avoir senti sourdre une certaine angoisse au sortir de cette visite : je reconnus par la suite que c’était le signe d’un travail singulier, qui porte sa propre révélation (aussi n’ai-je pas voulu alourdir ces lignes de références théoriques vouées à l’inadéquation telles qu’Artaud, Merleau-Ponty ou plus encore Sartre ; ni de références historiques admirées par l’artiste telles que Michel-Ange, Rubens, etc., privilégiant une démarche plus proprement esthétique). Il me semble utile pour conclure d’inviter le lecteur ou la lectrice à se rendre, autant que possible à la rencontre physique de ce travail. Mais la remarque est généralisable : à de rares exceptions près, l’art ne s’appréhende guère virtuellement. Mais disons cela sans préjudice du travail photographique de Lucie Hainaut.

*Référence à la Grande Vague de Kanagawa - Hokusai (c.1830)

 

Toru Hamada - collection permanente
Ne9enpuntNe9en
47 Sint-Amandsstraat
8800 Roulers
Le mercredi de 14h à 18h
Du jeudi au samedi de 10h à 12h et de 14h à 18h
http://www.negenpuntnegen.be

Site de l'artiste
http://www.toruhamada.com

Hadrien Courcelles

Journaliste

Né dans le Brabant sous le signe de l’humanisme, il étudie la Philosophie à l’Université Catholique de Louvain jusqu’en 2019. Curieux de tout, il se risque à l’écriture pour partager ses découvertes. Si la destination demeure inconnue, le voyage peut présenter de belles consolations.