Si vive Jacqueline De Jong

Muriel de Crayencour
05 juin 2021

Depuis le 1er mai s'est ouvert au Wiels The Ultimate Kiss, l'exposition monographique de Jacqueline De Jong, 82 ans, figure de l'avant-garde européenne. Une fameuse découverte ou redécouverte d'une artiste méconnue.

En mai, fais ce qu'il te plaît. C'est bien ce que fait encore aujourd'hui Jacqueline De Jong, qui remercie le Wiels pour cette belle exposition - "C'est fantastique de voir 60 ans de production dans ce lieu magnifique" -, mais refuse - avec drôlerie - de donner des explications au groupe de journalistes présents à la conférence de presse ! Une force qui ne lui a pas manqué durant toute sa carrière, et qui rayonne encore. Née aux Pays-Bas en 1939, elle s'installe à Paris en 1960 pour une dizaine d'années et participe au mouvement de l'Internationale Situationniste. Elle fonde et publie de 1962 à 1967 le magazine The Situationist Times. Parallèlement à ses multiples activités, elle peint. C'est là que sa puissance de création prend toute son ampleur. Malgré une carrière de plus d'un demi-siècle, sa peinture ne sera pourtant que trop rarement montrée, comme c'est le cas du travail de nombreuses femmes artistes. On lui reproche aussi sans doute sa créativité polymorphe - une autre qualité résolument féminine.

De Jong peint avec beaucoup de spontanéité et de rage, dans un style expressif voire expressionniste, en emboîtant le pas à l'esthétique antiacadémique et non conformiste de l'avant-garde. Dès l'entrée de l'exposition, ses grandes toiles vous sautent au visage : couleurs vives, mouvement, personnages grotesques. Une toile hors châssis traverse l'espace comme un drapeau : De achterkant van het bestaan (La face arrière de l'existence) est peinte des deux côtés. La toile semble pour l'artiste le lieu de tous les combats et de toutes les colères. Là, elle dépose la rage, la violence, la confusion. S'y mêlent érotisme, sexualité, subversion, c'est la grande époque de la libération sexuelle. Des personnages se rencontrent, s'embrassent, s'entre-dévorent. De ce fouillis de formes, une narration s'exhale, selon un concept cher à l'artiste : la dérive.  

Dans les années 1970 et 80, sa peinture devient plus réaliste. Voici une série sur les billards, avec des évocations clairement sexuelles, puis des personnages pop, des cosmonautes. De Jong appartient à un groupe d'artistes qui réintroduit la narration en peinture en empruntant des éléments à la culture populaire, au cinéma et à l'illustration. Mais toujours reviennent ces personnages mi-humains, mi-animaux, formes hybrides, gueule ouverte et souvent dentée, yeux écarquillés, embarqués dans de grands combats au corps-à-corps, à la fois sensuels et violents. Dans la dernière salle, son travail de lithographie, vif, jouissif, est passionnant aussi. On y découvre également quelques exemplaires de la revue The Situationist Times.

L'ensemble est comme un bain de jouvence, célébrant la force régénératrice de l'art, la permanence - ou le retour - de la peinture, et nourrit notre insatiable besoin de vivacité.

L'exposition est accompagnée d'une monographie éditée au Fonds Mercator. On y découvre ses sculptures et beaucoup de photographies personnelles, une biographie détaillée et de nombreuses œuvres non présentes dans l'exposition. The Ultimate Kiss sera présenté ensuite à Mostyn, Llandudno, au pays de Galles, au Royaume-uni et au Kunstmuseum de Ravensburg en Allemagne, en 2022.

Jacqueline De Jong
The Ultimate Kiss
Wiels
354 av. Van Volxem
1190 Bruxelles
Jusqu'au 15 août
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
Tickets en ligne 
www.wiels.org

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.

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