Insolubles solutions chez Felix Frachon

Manon Paulus
21 mai 2021

Half is one and one is full, le titre de la nouvelle exposition d'Ehsan Ul Haq sonne déjà comme un énoncé obscur que la logique n'intègre pas. Chez Felix Frachon, les propositions qui flirtent avec l'absurde se multiplient et s'additionnent dans la galerie jusqu'au 19 juin.


Un poisson – un poisson = 0 et 3 + deux petits poissons = 2

Depuis l'extérieur de la galerie, cette équation fait déjà chauffer nos méninges. Au nom de la logique, l'esprit tente de trouver une réponse rationnelle à cette certitude, même au prix de distorsions. Ce sont pourtant des êtres concrets, des poissons morts, photographiés sur un tableau d'école qui se faufilent entre des symboles, en lieu et place de l'abstraction mathématique. Des résultats bien étonnants quand on se rappelle l'existence sensible de ces poissons. C'est sans compter sur la facilité de l'humain à convertir des êtres en choses, en inconnue x dans une équation. L'artiste, par le biais d'un innocent calcul pose un questionnement ontologique bien plus déroutant. Un être peut-il se définir dans une relation mathématique ? Au travers d'une logique purement humaine ? Logique qui, on le sait, se déploie dans le contrôle, la classification et la subordination de ce qui l'entoure.

Un animal/créature sans queue ni tête se trouve à proximité. L'expression parle d'elle-même. À propos d'une sculpture similaire, l'artiste dira :

« Elle a deux jambes mais en requiert trois pour se tenir debout
Elle a deux derrières et pas de devant
Elle n'a pas de devant, donc pas de derrière
Elle n'a pas de tête, donc pas de vue, pas d'audition et pas de parole mais a des pensées
Elle ressemble à la moitié de quelque chose mais elle est complète en elle-même
Elle est seulement un et ne devient pas deux
Si un devient deux alors il est plus vieux que deux
 »
(traduction libre)

Ce raisonnement séduisant montre les limites des règles logiques, c'est dans l'aberrance que la raison s'appréhende. Et avec cette sculpture, on frôle l'absurdité de nos doigts, elle se matérialise devant nos yeux pour faire trembler nos certitudes. Les couleurs de la créature suggèrent l'ocre des les premières peintures rupestres. Ces représentations, en très grande majorité animales, témoignent des relations complexes de l'homme à la nature. Georges Bataille dira à propos de ces premiers peintres : « Ces hommes ont rendu sensible pour nous le fait qu'ils étaient devenus des hommes que les limites de l'animalité ne bornaient plus, mais ils l'ont rendu sensible en nous laissant l'image de l'animalité même dont ils s’échappaient ».

Entre l'animal peint sur les murs des grottes et la créature de la galerie, il y a 40 000 années de domestication. Si les hommes préhistoriques, en représentant l'animal, parvenaient justement à s'en éloigner, on peut se demander si ce n'est pas le rapport inverse qu'Ul Haq tente de réaliser en façonnant ces créatures étranges. Car cet être ridicule - sans yeux, ni oreilles - pense malgré tout. Constat cruel qui rappelle le sort de nos propres bêtes et l'objectification dont elles subissent encore les relents.

L'artiste travaille avec des formes et des matériaux simples qui fonctionnent par leur pouvoir d'évocation. Il façonne des entités qui sourient, bavent, pêchent, s'équilibrent avec une plante. Il créé des mini-narrations qui flirtent toujours avec l'absurde pour secouer le sens et questionner sur la nature des liens entre humains et non-humains. Toujours dans la même perspective, celle du décentrement de l'homme, qu'il ne soit plus la mesure de toute chose. Ainsi soit-il.

Ehsan Ul Haq est né en 1983 à Lahore au Pakistan, mais il réside et travaille à Amsterdam. Il a participé à plusieurs résidences à Lahore avant d'étudier à l'Académie royale des Beaux-Arts d'Amsterdam en 2014. Il est représenté par la galerie Martin van Zomeren à Amsterdam et Felix Frachon à Bruxelles.

Ehsan Ul Haq
Half is one and one is full
Felix Frachon
5 rue Saint-Georges
1050 Ixelles
Jusqu'au 19 juin
Du mardi au samedi de 11h à 18h
http://www.felixfrachon.com/

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.