Giacometti, circonscrire la forme

Muriel de Crayencour
23 mai 2017

La rétrospective Giacometti qui s’ouvre à la Tate Modern présente le travail de l’artiste suisse dans toute sa diversité. Diversité des matériaux utilisés, des recherches sur la forme, sculptures, dessins et peintures autant qu’arts décoratifs. C’est la première grande rétrospective Giacometti depuis 20 ans à Londres. Les silhouettes allongées sculptées, peintes et dessinées de l’artiste sont parmi les plus instantanément reconnaissables des œuvres de l’art moderne. Avec l’aide de la Fondation Alberto et Annette Giacometti, basée à Paris, on peut voir ici plus de 250 pièces, dont de nombreux plâtres jamais exposés. 


Un accueil majestueux


Dès la première salle, un groupe vibrant d’une vingtaine de bustes fait face au visiteur, installés comme une tribu en marche. Parmi ceux-ci, le plâtre peint représentant Flora, la jeune Américaine dont on parle dans le documentaire présenté à Venise dans le Pavillon suisse. Mais aussi, le portrait de son père, de sa mère ou de son frère Diego, qui lui servit souvent de modèle. Plâtre, bronze en passant par la cire, réalisme, naturalisme, cubisme, tous les matériaux et styles abordés par l’artiste s’y trouvent.

Giacometti fut très influencé par l’art égyptien. A voir ici, les livres sur l’Egypte dans lesquels il dessine directement, au stylo-bille, cherchant à retrouver les lignes de force des sculptures photographiées. Dans la troisième salle, voici les recherches de l’artiste avant de créer les silhouettes allongées qui ont fait son succès. Né en Suisse en 1901, Alberto Giacometti(1901-1966) part vivre à Paris en 1920. Il s’investit dans le mouvement cubiste et rejoint le groupe des Surréalistes en 1931. Ainsi Balle suspendue, datant de 1930, Femme couchée rêvant (1929), ou ce Cube – forcément cubiste ! – de 1933.

Giacometti crée aussi des objets décoratifs - on en retrouve à l’arrière-plan de photos de mode - pour assurer sa subsistance. Pendant longtemps, il utilisera le plâtre comme matériau final, n’ayant pas les moyens de faire fondre ses œuvres en bronze. Ce plâtre, comme la glaise ou la cire, éminemment malléable, lui a permis d’expérimenter, retravaillant sans cesse la forme et explorant les multiples manières de traiter la surface par la texture.


Retour au naturalisme


En 1933, l’artiste quitte l’abstraction et recommence à travailler d’après modèle. Une faute grave pour les Surréalistes, qui l’expulsent de leur groupe. Ses œuvres reprennent le chemin du naturalisme, il cherche à rendre quelque chose de l’humain. “Quand on regarde un visage humain, on regarde toujours les yeux. L’œil a quelque chose de spécial, c’est fait d’une autre matière que le reste du visage", dit-il.

Giacometti part en 1941 à Genève visiter sa mère. Il ne pourra plus rentrer en France avant la fin de la guerre. Dans sa chambre d’hôtel, il continue de créer. De tout petits bustes, capables d'être rangés dans des boîtes d'allumettes, en cire, plâtre, bois avec lesquels il arrive à résumer l’essence d’une personne, par la ligne du nez, le port de tête, la forme à peine esquissée des orbites.


Monter vers le ciel


Après la guerre apparaissent les sculptures allongées. “Je voulais que mes sculptures atteignent une certaine hauteur et elles sont devenues étroites”, dira-t-il. L’idée étant de leur donner la capacité d’aller vers le ciel. Avec leur corps maigre et efflanqué, elles sont aussi une trace et un témoignage des traumatismes de la guerre.

Voici les six Femmes de Venise, rassemblées pour la première fois depuis 60 ans, présentées à côté de deux plâtres créés plus tard la même année. Elles furent réalisées en terre puis moulées en plâtre en seulement trois semaines, en 1956, pour la première importante rétrospective de l’artiste à la Tate. En observant ce groupe de profil, on voit comment l’artiste a atteint une sorte d’universalité dans la représentation de la femme. Formes si allongées qu’elles sont en fait les lignes intérieures de toutes les femmes possibles.

Voici aussi ce fabuleux Chien marchant, comme un trait dans l’espace. La cage thoracique à peine esquissée. Aussi réussi que son Chat. Quand vous tentez de dessiner un chat, que tracez-vous d’abord ? Une forme ronde, pleine, duveteuse, molle. Comme si cet animal se résumait à ses caractéristiques extérieures. Giacometti prend le contrepied de cela, tant avec ses animaux que ses silhouettes humaines : les affinant jusqu’à ne garder que le trait central qui représente le geste qu’ils font pour tenir debout, c’est-à-dire pour être au monde.

Peintures et dessins


Plus loin, on découvre les peintures que l’artiste aborde dès 1935. Sur cette œuvre sur carton, on voit comment il gratte la peinture, presque la sculpte, pour faire émerger la forme. Et la forme émerge, vibrante, de l’espace de la toile. Il nous semble que le geste majeur et principal de Giacometti aura été de circonscrire la forme, pour lui donner vie et la rendre vibrante. Dans l’espace, en traçant des lignes avec ces silhouettes si fines et allongées, sur toile ou papier, en les marquant de lignes verticales et horizontales, autour et dans le sujet.

Les 10 dernières années de sa vie, l’artiste est connu et gagne bien sa vie. Il restera pourtant jusqu’au bout dans son tout petit atelier parisien et la chambre au premier étage dans laquelle il vivait.

Giacometti
Tate Modern
Londres
Jusqu’au 10 septembre

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.