L'art du paysage de Gerhard Richter

Vincent Baudoux
11 juin 2021

L’actuelle rétrospective Gerhard Richter présentée à la Kunsthaus de Zürich réunit l’ensemble des médias utilisés par le peintre : la peinture, la sculpture, le dessin, la photographie, la gravure et le livre d’artiste. On peut surtout y voir moult œuvres autrement inaccessibles puisque provenant de collections privées, et jamais montrées jusqu’à présent. Elle comprend plus de 140 œuvres, dont 80 peintures, et est axée sur le paysage.

 

L’enfermement du style 

Gerhard Richter est né en 1932 à Dresde, dans l’Allemagne bientôt hitlérienne, qui deviendra ensuite la RDA, l’Allemagne de l’Est sous le joug des Soviets. Fuyant la dictature qui impose le Réalisme socialiste soviétique, il fait défection en 1961 afin de rejoindre l’Occident libre. Pour y découvrir avec effarement que les artistes d’ici tirent si peu profit de leur immense liberté artistique.

Leur préoccupation première serait de se trouver un style, immédiatement reconnaissable, pour s’y enfermer. Gerhard Richter en prend le contre-pied, car, pense-t-il, le style est la mort de la liberté. Voilà pourquoi il lui arrive d’en changer du jour au lendemain, sans raison sinon la crainte d’un trop grand contrôle. Et pourquoi son œuvre s’étend indifféremment de la représentation la plus fidèle aux abstractions les plus hasardeuses, passant par les nuanciers tout en couleurs, les monochromes gris, des images les plus personnelles, voire intimes, heureuses, jusqu’aux douloureux souvenirs de la guerre, et des objets, l’astronomie, des fleurs, des maîtres anciens, des nus, des paysages, des animaux, etc. Ne pas s’emmurer, c’est la consigne. L’artiste le raconte en une métaphore : « J’utilise différents styles comme je le ferais avec des vêtements : c'est ma façon de me déguiser. »

 

Les photographies et les images 

Gerhard Richter travaille souvent d’après photographies prises par d’autres, parce qu’une peinture réalisée selon ce critère annihile des choix plus ou moins inconscients et les modèles hérités de la tradition, tandis que la peinture sur nature reflète avant tout la vision du peintre, nourrie de culture. Non seulement la photographie libère des expériences personnelles, mais elle corrige une manière limitée de voir, et en outre, elle apporte une variété de points de vue extérieurs. Pour autant, ce matériel de base doit être le plus insignifiant et le moins artistique possible. D’où l’intérêt de Gerhard Richter pour les documents banals, sans style affirmé, comme on en trouve dans les dictionnaires, les photos documentaires tirées de revues populaires, vues d’amateurs, etc. Il note : « Les photos de villes mortes ainsi que les Alpes m'ont séduit parce que les unes comme les autres étaient des amas de cailloux, de trucs qui ne parlent pas. » Et encore : « La nature (…) ne connaît ni sens, ni clémence, ni pitié, parce qu'elle ignore tout, est totalement dépourvue d'esprit. Elle est notre contraire, totalement inhumaine. »

 

Flous et nets 

S’il déteste l’idée de style, préférant l’anonymat de photographies banales, Gerhard Richter utilise volontiers le flou. Parce que cette technique permet de voir « beaucoup plus de choses que dans un tableau exécuté avec une extrême netteté. Un paysage peint dans le moindre détail vous force à voir un nombre déterminé d’arbres, clairement différenciés, tandis que dans une toile floue vous pouvez percevoir autant d’arbres que vous voulez. La peinture est plus ouverte. » En estompant, elle favorise les richesses inventées par l’imagination, lui conférant un côté énigmatique, tant mal voir est souvent mieux voir, ou voir autrement. Ce handicap perceptif léger établit des liens qui seraient impossibles dans la précision de la mise au net !

 

Hasards et maîtrises 

Gerhard Richter pratique le dérapage contrôlé… tout en étant parmi les plus virtuoses des peintres de sa génération. S’il a été formé aux traditions du métier jusqu’au bout des pinceaux, il considère aussi la perfection technique d’un savoir-faire comme une prison, comme une zone de confort que le créateur a pour mission de quitter afin de réaliser des incursions sur des terres inédites. Pour ce faire, comme le flou avec l’inattendu qu’il apporte, le hasard est un des outils du peintre. « Avec le pinceau, vous conservez la maîtrise. Le pinceau est chargé de peinture et vous posez la touche. Avec votre expérience, vous savez très exactement ce qui va se produire. Mais avec le racloir, vous perdez la maîtrise. Pas toute la maîtrise, une partie seulement. Cela dépend de l'angle, de la pression et de la peinture particulière que j'utilise. » Il faut donc regarder le métier de Gerhard Richter de près, le comment, car c’est dans ce monde fascinant et en gros plan que cela se passe.

Il y a les outils, les racloirs, racles et raclettes, leurs dimensions, leurs degrés de souplesse ou de rigidité, leurs épaisseurs de lame, etc. La manière de les manipuler, d’assurer des pressions variables à tel ou tel endroit. Les trajets que vous leur imprimez, continus ou en saccades, leurs déviations. Les supports mêmes, les qualités et spécificités précises des toiles, leurs porosités, leurs réactions aux divers pigments sont innombrables. Les pigments, plus visqueux ou liquides, la manière dont ils sèchent ou glissent sur telle ou telle toile, leurs réactions chimiques, leurs interactions, les façons dont ils réagissent aux mélanges. Chacune de ces combinaisons d’outils, de supports, de pigments et de gestes inscripteurs offre des millions de possibilités, avec les millions d’inattendus possibles, tout en se passant du prétexte de l’image. Gerhard Richter est attentif à ces imprévus qui inventent. Il ne se prive pas d’en jouer. « J’ai besoin du hasard pour avancer, pour éliminer les défauts et mes erreurs de pensée, pour apporter quelque chose qui dérange. Parfois, je suis stupéfait de constater que le hasard est bien meilleur que moi. » Le peintre allemand rejoint ainsi Honoré de Balzac lorsqu’il affirmait « Le hasard est le plus grand romancier du monde : pour être fécond, il n’y a qu’à l’étudier. »

 

Andy Warhol et les logiciels 

Le hasard fait bien les choses. Andy Warhol et Gerhard Richter sont nés l’un en 1928, l’autre en 1932. On perçoit ici l’abîme qui les sépare pourtant. Souvent, Warhol établit un fond coloré informel sur lequel il superpose un sujet (un portrait). Celui-ci devient le point focal de l’œuvre, le sens qui libère sa parole, faisant ainsi de la peinture un fond anecdotique. Gerhard Richter fait exactement l’inverse. Peu importe qu’il s’agisse de paysage, par exemple, tant ce prétexte risque de masquer l’œuvre en soi. Le spectateur chercherait une ressemblance, une véracité conforme à ce qu’il connaît déjà, confirmant ainsi l’œuvre d’art dans sa fonction d’imitation plus ou moins réussie d’un sujet à représenter. Or, Gerhard Richter a pour ambition de faire voir la peinture là où Warhol la masque, au propre comme au figuré.

Une autre raison d’apprécier l’œuvre de Gerhard Richter est sa prémonition, dès les années 1960, des possibilités des logiciels à venir, alors qu’il en ignorait jusqu’à l’existence future. En découvrant leur premier smartphone, les enfants s’amusent des heures entières à déformer des visages familiers, découvrant sur écran les capacités de la machine et du médium qu’ils manipulent. Gerhard Richter fait de même, à ceci près qu’aux images, il ajoute la matérialité de la peinture. Faut-il s’étonner de l’animosité qu’il porte aux institutions d’enseignement artistique, quand elles confient l’éducation des jeunes générations à des personnes qui, à ses yeux, n’y ont pas leur place ? « Nous avons plus d'une douzaine d'écoles en Allemagne fédérale. Elles sont parasitées par les pires artistes allemands qui alimentent leur coterie grâce à un système incestueux et ennuyeux. Ces prétendus artistes, incapables de gagner leur croûte, y sont nommés professeurs, dotés d'ateliers, avec tout le prestige et l'argent que cela implique. Ils ne se contentent pas de cultiver et de répandre la sottise, d'en rabattre les oreilles aux étudiants, ils s'arrangent pour que chaque élève et tout nouveau collègue stagnent en deçà du niveau le plus bas. Ils peuvent ainsi rester eux-mêmes dans leur moisissure confinée sans être mis en danger. » Parce qu’il joue le plus sérieusement du monde, ne se complaît pas dans les certitudes d’un certain ordre des choses institué, et suscite les inventions du hasard, ce désormais vieillard est ainsi, peut-être, le plus jeune de nos peintres contemporains.

Gerhard Richter. Paysage
Zürich
Jusqu’au 25 juillet
www.kunsthaus.ch

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.