Un événement : Banksy à Bruxelles

Vincent Baudoux
15 avril 2021

L’être humain déteste l’incertitude. Il est symptomatique que la curiosité et la notoriété dont jouit Banksy naissent du mystère qui plane autour de sa personne. Qui est-il ? Comment agit-il ? Que cache-t-il et pourquoi ce secret ? Est-il incongru de retrouver dans ces questions un relent des énigmes imaginées par Agatha Christie pour Miss Marple et Hercule Poirot ?


Faire le buzz

Car l’Angleterre est férue de petits mystères au quotidien, au point d’en faire un jeu lors de moments à hautes implications familiales et sociales, comme le jour de Noël, avec ses devinettes, charades et autres quiz. On retrouve ici une appétence pareille à celle qui entretient, par exemple et dans un tout autre domaine, la mythologie de Jack l’éventreur depuis plus de 120 ans. Une fascination revue aujourd’hui par les techniques de communication contemporaines, lesquelles jouent la carte des réseaux sociaux. Le but est de chatouiller les imaginations du plus grand nombre en vue de faire le buzz, voire de se créer une légende. Pourtant, dans le cas de Banksy, si l’on joue les Sherlock Holmes, il ne faut pas longtemps pour trouver des indices. Ceux-ci, il faut le dire, sont savamment distillés en vue d’entretenir le suspense.

Plusieurs hypothèses sont émises depuis 2008, date à laquelle on a retrouvé une photographie ancienne montrant Robin Cunningham, graffeur originaire de Bristol, sur laquelle on discerne un pochoir utilisé par Banksy. En utilisant les méthodes judiciaires du profilage géographique, on arrive à la même conclusion. En 2016, on constate que le groupe Massive Attack et son chanteur Robert del Naja, originaire de Bristol lui aussi, et ami de Robert Cunningham, sont toujours sur les lieux où apparaissent les œuvres ! L’année suivante, un DJ, ami de Robert del Naja, commet un lapsus lors d’une interview en parlant de Rob… s’interrompt et change de sujet. Alors, Robert ou Robin ? Le mystère reste entier. Banksy lui-même se prête au jeu, lorsqu’il se fait filmer en train de peindre, la nuit, à la lueur d’une lampe frontale, prenant soin de ne jamais révéler son visage. Brouiller un tel jeu de piste n’est peut-être pas aussi innocent qu’il paraît : il ne faut pas oublier que le Street Art reste une activité illégale et punissable !


Là où on ne l’attend pas

Les habitants d’un quartier anonyme peuvent se réveiller du jour au lendemain avec une œuvre d’art sous leurs yeux, ni vu ni connu, puis être interviewés par une chaîne de télévision, à raconter ce qu’ils n’ont pas vu, mais en expliquant le contexte local, toujours à prendre en compte, tant chaque installation de Banksy s’inspire du lieu où elle se réalise. L'establishment artistique lui-même n’est pas épargné. Ainsi cette vente aux enchères retransmise en direct, où, à peine adjugée, l’œuvre (Girl With Balloon) s’est auto-découpée en lamelles par un astucieux mécanisme dissimulé dans son cadre. Du coup, la valeur marchande du tableau, dont l’altération fait désormais partie intégrante de ses qualités, enfle de quelques zéros. Voilà qui prouve que derrière tout cela, il y a une stratégie bien comprise du fonctionnement du monde contemporain, des médias, du monde de l’art en particulier. 

Exposer Banksy doit être considéré comme un événement, rare, dont l’autorisation fait probablement l’objet d’un sérieux cahier des charges. Les dénommées expositions pirates seraient-elles bienvenues, les polémiques judiciaires qu’elles suscitent assurant une couverture médiatique qui ajoute à l’entretien du phénomène ? Dans le cas de l'actuelle exposition de Bruxelles, celle-ci n’est pas autorisée officiellement, et elle ne le pourrait pas, puisque Banksy n’autorise jamais la moindre exposition. Toutefois, c’est un collectionneur privé (Deodato) qui vend quelques-unes des œuvres qu’il a acquises jadis. Un modus vivendi a donc été trouvé via Pest Control (la société de diffusion-marketing-contrôle de l’œuvre de Banksy), selon lequel Deodato peut exposer les œuvres à condition de mentionner que ce n’est pas autorisé ! En outre, le catalogue ne peut reprendre que les dix-sept œuvres exposées, marquées du tampon officiel Pest Control. 


Que raconter ?

L’humour britannique n’est jamais loin. Ainsi Aachoo !, en pleine pandémie, représente une petite vieille qui éternue, sans masque sanitaire. Jusque-là, rien de bien remarquable, sinon que la force du souffle… fait qu’elle en crache son dentier. Ce détail si peu évident fonctionne sur le même schéma de la dissimulation, ce qui rend la scène davantage porteuse de commentaires. Cette intelligence promotionnelle serait vaine si le propos n’était dense, et sujet lui aussi à bien des supputations, car les images de Banksy recèlent une forte charge sociale, souvent liée à l’actualité. Les scénarios concernent les grands problèmes de la société actuelle, pollution, pandémies, le Brexit, la consommation, l’environnement et l’urgence climatique, etc. Ils mettent en présence des éléments qui jamais ne devraient se rencontrer, comme par exemple Napalm. Mickey Mouse et le clown Ronald McDonald, hilares, tiennent par la main cette petite fille horriblement brûlée par le napalm, qui s’enfuit en hurlant. La photographie originale a fait le tour du monde en juin 1972, et a marqué bien des consciences. De quoi réfléchir à l’abondance du capitalisme gavé, confronté à ses effets dévastateurs, jusque sur son propre territoire quand des fidèles larmoient au pied d’une crucifixion, à ceci près qu’un panneau de fin des soldes a remplacé le sauveur de l’humanité. La double ligne jaune qui interdit le stationnement devient une jolie plante, fleurie, auprès de laquelle un ouvrier fatigué se repose. Citons encore ces policiers en uniforme et en service qui s’embrassent sur la bouche, un nounours en peluche qui lance un cocktail Molotov sur les forces de l’ordre, la catapulte qui déchire un cœur le jour de la Saint-Valentin, les migrants du Radeau de la Méduse qui voient s’éloigner un yacht de milliardaire, etc. Chacun de ces récits s’articule sur de fortes oppositions de contenus qui alimentent le débat. De quoi spéculer, aussi, sur le poids des images dans l’opinion publique. Ce que sait Banksy, qui en utilise toutes les ressources.


L’impact du graphisme

La préparation, l’intendance et la réalisation nécessaires à ces grandes fresques, dans la rue, la nuit, en si peu de temps, à l’abri du regard de la police qui veille, dans des conditions d’inconfort, ne peut se concevoir sans une organisation digne d’une opération militaire. Il en résulte un graphisme adapté, qui fait un usage intensif de pochoirs, gabarits, peinture à la bombe où au rouleau, etc., et qui ne s’encombre pas de fioritures. Il faut aller vite, avec un graphisme le plus souvent en noir et blanc, pour un impact visuel correspondant au choc émotionnel des contenus. L’artiste y ajoute parfois diverses nuances de gris ou de camaïeu, et plus tard des couleurs différenciées aux sérigraphies proposées à la vente. Toutefois, cette simplicité des moyens n’élude en rien la sophistication d’un savoir-faire de grande virtuosité, tant Banksy parvient à suggérer les finesses d’un modelé à partir d’une simple structure binaire : du grand art !

Il arrive que l’artiste se contente du traditionnel fusain ou d’un crayon, comme Game Changer, qui représente un gamin qui a déposé les superhéros traditionnels à la poubelle, pour les remplacer par une infirmière, l’héroïne de ces temps de pandémie. Ce dessin, récemment offert au personnel soignant de l’hôpital de Southampton, est certes réalisé selon un montage photographique. Il n’empêche que, pour se rendre compte de sa qualité exceptionnelle, il faut retourner quelques siècles en arrière, notamment aux dessins du plus grand des classiques parmi les classiques, Nicolas Poussin, dans la France du 17e siècle. Le virtuose était capable de suggérer une scène complexe à partir de quelques coups de pinceau seulement. Picasso, l’inventeur dont on oublie trop souvent l’immense formation académique, s’en est souvenu. Rarement la maîtrise du dessin et son pouvoir suggestif ont été aussi évidents.


Back to the Future

Ces références montrent que Banksy nourrit son art des meilleures réussites du passé, sans avoir peur de s’y confronter. Il n’est donc pas étonnant qu’il rende hommage, à sa façon, aux maîtres de jadis, y trouvant matière à propulser sa propre pratique. Que ce soit Monet, dont les étangs aux nymphéas se transforment en décharge, Vincent Van Gogh dont les feuilles desséchées des tournesols gisent sur le sol. On trouve même chez Banksy une touche postmoderniste lorsqu’il évoque une funambule en tutu exerçant son art… sur l’envers du tableau, sur la ficelle destinée à l’accrocher au mur. Ou cette relecture des Glaneuses de Millet quand une des paysannes s’offre une pause cigarette assise sur le bord du cadre. Ou encore la vitre brisée du cadre où un gamin joue avec un ballon.

Toutefois, l’hommage le plus appuyé de Banksy va à Picasso, en reprenant en 2009 la citation "Le mauvais artiste imite, le grand artiste vole". Un plagiat en abyme, mais tellement juste en ce cas. Souvenons-nous de la vente aux enchères où l’œuvre à peine vendue se réduisait en lamelles : l’artiste s’en est expliqué ensuite dans une vidéo, où il cite à nouveau le maître espagnol : "L'envie de détruire est aussi une envie créatrice" - citation originale de Mikhaïl Bakounine, militant et théoricien russe de l’anarchisme. Tout aussi radical dans le propos est ce dessin où un commissaire-priseur fait monter les enchères pour un tableau où il simplement inscrit "I can’t believe you morons actually buy this shit", ce qui donne "Je ne peux pas croire que vous, les imbéciles, achetez réellement cette merde". Ce n’est évidemment qu’une coïncidence, mais Banksy est né un siècle après Pablo Picasso, à peu de chose près, et pourrait lui aussi revendiquer à fois le statut de destructeur d’un art obsolète, et celui d’inventeur d’une pratique artistique neuve, adaptée à l’environnement culturel qui se met en place aujourd’hui.

Banksy, The Brussels Show
Deodato Art Gallery
28 rue Saint-Jean
1000 Bruxelles
Jusqu'au 22 mai
Du mardi au samedi de 10h30 à 14h et de 15h à 19h
Uniquement sur rendez-vous 02 808 74 43
www.deodato.be

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.