Quand l'amour est chanté brut

Gilles Bechet
22 mai 2021

L'Art et Marges Musée, à Bruxelles, fait chanter l'art brut dans une exposition où les explorateurs sonores et musiciens au grand cœur rencontrent les idolâtres.

L'art brut, vaste continent insondable aux perpétuelles surprises, a aussi sa dimension sonore et musicale mise à l'honneur dans la nouvelle exposition de l'Art et Marges Musée. Ce n'est pas pour autant une exposition à regarder uniquement par les oreilles, puisqu'on y trouve bien plus à voir qu'à entendre, beaucoup de ces artistes ayant fait de leurs feutres, crayons et couleurs leurs instruments d'expression. L'exposition s'ouvre par un espace dédié à Daniel Johnston, le musicien américain, qui était également dessinateur. Anti-héros désarmant à la sensibilité à fleur de peau, il bricolait ses rêves d'amour dans des chansons lo-fi peuplées d'extraterrestres, de grenouilles et de femmes plantureuses. Admiré par Kurt Cobain, Tom Waits ou Sonic Youth, il a connu le succès presque malgré lui. Le commissaire, Thibault Leonardis, met l'accent sur ses premières années, lorsqu'il enregistrait encore ses chansons sur des cassettes à tirage limité dont il dessinait la pochette. L'homme qui hurle « Jean-Luc ! » au fond du baffle posé au-dessus des cimaises est Jean-Luc le Ténia, grand admirateur de Daniel Johnston, et par ailleurs auteur de plus de 1000 chansons éditées sur 200 cassettes qu'il écoulait autour de lui alors qu'il travaillait à la médiathèque de Nantes.


Des dessins qui plaisent à tout le monde

Ali Demailly rêve de faire de la musique plutôt que de jouer à l'air guitar dans son coin. Avec du carton et du papier mâché, il se fabrique des instruments inspirés des guitar heroes. Dessiner les stars de la musique, c'est entendre leurs chansons encore plus longtemps dans la tête, les garder en soi quand on va se coucher. Pascal Roussel dessine les grands groupes des années 1980 et 90, Indochine, Téléphone, Dire Straits, Queen ou Aerosmith d'après les photos qu'il trouve dans des magazines. L'Américain Chuckie Williams, lui, est obsédé par la famille Jackson. Après une dépression nerveuse, Dieu lui serait apparu pour lui glisser à l'oreille de faire des dessins qui plaisent à tout le monde. Alors il s'est mis à jeter sur papier Michael, La Toya, Janet et les autres, avec des strass et beaucoup d'amour. Philippe Sylvanis, qui fréquente l'Atelier Zone-Art à Verviers, a dessiné à la craie sèche sur des vieux vinyles les portraits de ses artistes favoris, France Gall, Henri Salvador et bien d'autres que lui seul reconnaît. Petr Válek est un musicien et artiste tchèque. Dans son studio-capharnaüm, il réalise des petites sculptures musicales mobiles à l'esprit dada où s'entrechoquent canettes, ressorts et cuillères qui tintinnabulent à répétition. Il en fait des disques de noise music qu'il vend par correspondance.


Matériel de récupération

La grande composition où s'alignent des carrés et triangles de couleur est une partition musicale imaginée par Monique Capart. Atteinte d'une déficience visuelle, cette ethnomusicologue a mis au point son propre système de notation en remplaçant les notes par des couleurs. Une méthode apparemment efficace, qu'elle a pu tester auprès d'enfants qui ignorent le solfège. Infirmière à la retraite, Elayne Goodman voue un culte sans limite à Elvis Presley. Elle sublime du matériel de récupération, tirettes, crayons de maquillage, perles et boutons pour des portraits du King semblables à des autels iconiques. L'exposition se conclut par un espace de création partagée où trône la Rouetourne, une vielle à trois roues concoctée par les luthiers sauvages d'Axoso. L'imposant instrument monté sur un pied de table récupéré est conçu pour accueillir jusqu'à six expérimentateurs sonores. Outre les trois manivelles de la roue, il y a des peaux de percussion, un clavier et des micros cachés. Sa carcasse est aussi truffée de bidouillages électroacoustiques et d'un dispositif d'enregistrement pour laisser des traces de chaque séance de création sonore. Pour que l'amour dure.

 

Chanson d'Amour
Arts et Marges
314 rue Haute
1000 Bruxelles
Jusqu’au 26 septembre 
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
www.artetmarges.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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