Ariane Loze et ses multiples

Gilles Bechet
18 mars 2021

Au Centre Tour à Plomb, l'artiste cinéaste Ariane Loze tient un atelier ouvert où elle présente cinq de ses films. Elle s'y démultiplie et se met en scène pour incarner avec finesse et légèreté les différentes voix du moi intérieur.

L'espace d'exposition est-il devenu le dernier lieu de rencontre ? Ariane Loze en est convaincue. L'artiste avait prévu de proposer au Centre Tour à plomb une exposition-résidence couplée à un atelier de cinéma. Mais à une semaine du vernissage, elle a décidé d'en adapter la philosophie. Usée par une année de distanciel et de conversations numériques, elle avait soif de rencontres, d'échanges et de partages. « Il y a aujourd'hui une fatigue que tout le monde ressent. Je me suis dit qu'il fallait réagir. J'invite le public à me rencontrer. L'atelier est pour moi ce lieu où l'on crée, mais aussi où l'on partage. » Derrière l'écran, une longue table de banquet couverte d'une nappe blanche où l'artiste va s'asseoir ici et là pour préparer Bonheur Entrepreneur, une pièce banquet où elle s'interroge comment l'idéologie productiviste inspirée du monde du travail contraint notre gestion et notre perception du temps. Comme dans ses films, elle se glisse dans tous les rôles. « Par sa présence, le public participe au film. Chaque paire d'yeux est une paire de caméras, chaque cerveau est une table de montage. »


La multiplicité des points de vue

Une des singularités de son travail tient à l'ubiquité de sa personne, différente et identique. Elle y est de chaque plan, dialoguant avec elle-même, léger sourire en coin, l'air inquiète, surprise ou curieuse. Dans ses films, Ariane Loze joue tous les rôles, se démultiplie comme un dialogue intérieur incarné par différents personnages dans un ping-pong ludique qui fait rebondir la balle du doute, de l'étonnement et du questionnement, d'habitude cadenassée dans son for intérieur. Et elle y met les formes, jouant avec habilité des codes du cinéma, le champ/contrechamp, les plans larges ou serrés. En manteau ou en tailleur, les cheveux en chignon ou en cascade, en talons hauts ou en baskets, elle revisite avec finesse et une pointe d'humour les archétypes féminins du cinéma.
Formée à la mise en scène au RITCS, elle a commencé par tourner toute seule par facilité et par goût de liberté. « Progressivement, je me suis rendu compte que c'était un outil formidable pour incarner la multiplicité des points de vue et les rendre tous aussi valables les uns que les autres. J'ai pu aussi constater que ça touche beaucoup de gens avec quelque chose dont ils n'ont pas toujours conscience. On se croit toujours seul à avoir un dialogue avec soi-même qui se manifeste par cette multiplicité de voix intérieures. »


S'accorder sur un bien commun

Profitability joue avec la novlangue du marketing et management au sein d'Ariane Loze International, une curieuse entreprise qui a fait d'Ariane Loze sa tête de gondole et son insaisissable produit phare.

Utopia a été tourné dans l’installation Eurotopie de Traumnovelle et Roxane Le Grelle, présentée dans le Pavillon belge à la Biennale d’architecture de Venise en 2018. Dans l'agora bleu azur, ses multiples enveloppés d'un manteau jaune s'interrogent et dialoguent sur nos besoins réels, première étape pour s'accorder sur un bien commun.

L'archipel du moi est le plus long de ces films. Tourné à Kanal, juste avant le début des premiers travaux, c'est une fable dystopique grinçante où une jeune femme est guidée par une commerciale avenante dans le dédale industriel d'une étrange unité de production de clones aux personnalités stéréotypées. « Je suis partie du langage commun entre un garage et un musée. Des deux côtés, on trouve des modèles, des collections, des stocks et des ateliers de réparation. On peut le voir comme un film sur la résilience. Nous aussi, on a nos stocks et notre atelier de réparation. Le soir, notre expérience quotidienne est archivée dans le musée intérieur qu'est notre tête, avant de repartir le lendemain. »


Des espaces de jeu

Filmés dans une grande fluidité narrative, ses films parient sur une approche optimiste de l'homme. Pour elle, la multiplicité est une des clés de la liberté.

«  Les systèmes dans lesquels on vit m'intéressent beaucoup. Ils nous contraignent et, en même temps, on ne peut pas vivre en dehors. Pour sortir de cette impasse apparente, il faut essayer de trouver des espaces de jeu. On peut se dire : "D'accord, je suis ça mais je suis aussi ça. Dans mon travail, j'essaie de montrer qu'on a tous beaucoup plus de possibilités qu'on ne l'imagine." »

Le vendredi, et épisodiquement les autres jours de la semaine, elle s'assied à la longue table de banquet pour travailler et essayer des choses, des personnages, des bouts de dialogues. Elle sera chaque fois différente, mais à chaque instant, elle sera toujours Ariane Loze.

Ariane Loze
Parlez-nous over jezelf
Manifeste de l'atelier présentiel
Centre Tour à Plomb
24 rue de l'Abattoir
1000 Bruxelles
jusqu'au 27 mars 2021
Ouvert du lundi au samedi, de 10 à 21h
www.touraplomb.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.