Les histoires étranges proposées par Elzo Durt, puisque c’est ainsi qu’il définit les tableaux de la présente exposition, représentent de manière exemplaire l’esthétique Punk actualisée aux nouvelles technologies. La galerie Pierre Hallet en expose une jolie brochette jusqu’au 17 mars.

Pour situer (trop) rapidement les choses, il ne faut pas longtemps pour que le gentil rêve hippie de la fin des années 1960 se fracasse sur un monde agressif, violent : No future. Si la révolution douce avorte, autant tenter une autre stratégie. Do it yourself (« faites-le vous-même ») est le premier mot d’ordre, signifiant l’indépendance de l’individu vis-à-vis des institutions et ce qu’elles représentent comme acceptation de l’ordre établi, mais plus du tout adapté aux désirs d’une jeunesse désœuvrée. Et si le monde (culturel) est à ce point sclérosé, eh bien bottons-lui le cul ! L’anarchie n’est pas loin, qui conteste un environnement bien-pensant et politiquement correct, mais d’un ennui… mortel. L’anticonformisme devient la règle, la provocation jusqu’à la subversion, la drogue et le destroy, accompagnés de manière insistante par la bière enfilée au goulot, la crête iroquoise colorée de préférence, les piercings et tatouages, les déchirures des fringues, les épingles à nourrice en tant que bijoux. Toutes les formes d’expression sont ébranlées, la musique pour commencer, mais aussi la mode, la littérature, le langage, le cinéma, les arts visuels. Foin des habituelles valeurs de savoir-faire et de labeur prônées dans les écoles d’art. Par sa simplicité, son pouvoir de dérision, le sampling colle ensemble des fragments hétérogènes, à condition qu’ils soient rétifs au bon goût. Après tout, punk ne signifie-t-il pas sale et pourri en argot de Londres ?

Mais ceci ne dit rien encore des spécificités relatives aux œuvres exposées, reconnaissables au tour de main qui n’appartient qu’à l’auteur. Ce qui frappe de prime abord, avant même les contenus, c’est le professionnalisme de la réalisation technique, fruit d’une collaboration que l’on devine parfaite entre l’artiste et la firme APP Photolab. Aucune approximation, tout est nickel. Cela étant, on pressent les heures d’écran qu’exigent ces images d’une rare perfection numérique, à partir de documents souvent médiocres, que l’on imagine parfois abîmés et qu’il faut nettoyer et restaurer. Car il s’agit de sampling, de collage numérique de fragments hétéroclites issus des horizons les plus improbables. Plus ces échantillons sont éloignés, au mieux mixés avec l’abstraction des trames inédites produites par des programmes informatiques. Puis les incrustations, les matières simulées, etc. La maîtrise des outils est ici à son meilleur niveau. Chacune de ces images se nourrit d’une pléthore d’informations visuelles souvent méprisées par l’histoire officielle. Ainsi, tous les mondes sont convoqués, des plus médiocres aux plus sublimes, le végétal, l’animal, l’architecture, les anciennes gravures en noir et blanc coloriées tout autant que les grands symboles ou emblèmes iconiques profonds, voire les clichés. La mémoire d’un monde oublié. Chaque image raconte une histoire, étrange, unique puisque c’est vous qui en imaginez le scénario à partir des éléments épars auxquels vous attribuez la signification que vous voulez. Une histoire en kit, fabriquée par l’imagination du spectateur. Quant à la plasticité, Elzo Durt assume l’héritage du monde graphique psychédélique, avec des couleurs saturées, acides, décalées, tout en contrastes rétifs à la bienséance de l’harmonie traditionnelle. L’aversion du monochrome y est manifeste, tout comme l’horreur du vide, il faut que l’esprit tangue sur ces images comme sur une mer houleuse, ou une transe païenne au fond des bois. La discontinuité et la rupture semblent les maîtres-mots de ces assemblages, les variations d’échelle par exemple ou des clashs colorés de teintes à haut degré énergétique comme les rouges/verts, les bleus tirant vers le vert, les jaunes vers l’orange. Toutefois, si le schisme s’installe comme système, il est légitime de se demander d’où vient l’unité bien visible qui résulte d’un tel bazar ? Serait-ce dans la distribution des intensités de lumière, indépendante des choix colorés ? Pour le percevoir, il faut regarder ces disruptions comme si elles étaient en noir et blanc. Alors, sous l’anarchie apparente, la symétrie organise la plupart des compositions, avec une figure centrale (issue d’une gravure vénérable le plus souvent) qui vous regarde dans les yeux, autour de laquelle des informations secondaires gravitent. Cette hiérarchie étant soigneusement respectée, nous voici loin du foutoir qui saute aux yeux de prime abord ! Intelligent. La question du regard semble d’ailleurs une des préoccupations d’Elzo Durt, mais un regard souvent détourné, voire absent. Un regard kaléidoscope, déboussolé, qui regarde sans voir. Un regard aveugle. Le nôtre ? Celui des habitudes culturelles ?

Étrange histoire 
Elzo Durt 
Galerie Pierre Hallet
Rue Ernest Allard 33
1000 Bruxelles (Sablon)
Jusqu’au 17 mars
Du mardi au vendredi de 14h30 à 18h30
Samedi de 11h30 à 18h30, dimanche de 12h à 17h
http://www.galeriepierrehallet.com

Elzo Durt, LA FEMME - Psycho Tropical Berlin LP, courtesy l'artiste et galerie Pierre Hallet

Elzo Durt, LA FEMME – Psycho Tropical Berlin LP, courtesy l’artiste et galerie Pierre Hallet

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Elzo Durt, Fred Pallem et Le Sacre du Tympan « L’Odyssée », courtesy l’artiste et galerie Pierre Hallet

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Elzo Durt, Danses macabres, courtesy l’artiste et galerie Pierre Hallet

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Elzo Durt, Mauvaise Graine, courtesy l’artiste et galerie Pierre Hallet

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