Peanuts, avec ses vedettes Snoopy, Charlie Brown, Lucy et tous les autres, présentée actuellement à la Somerset House de Londres (seule ville au monde à accueillir l’exposition hors des États-Unis) est certainement l’une des séries les plus indiscutables de l’histoire mondiale des comics. L’œuvre de Charles Monroe Schulz s’étend, à quelques jours près et sans interruption, sur 50 années, dans environ 2 600 journaux, 75 pays, pour plus de 350 millions de lecteurs quotidiens ! L’apogée est atteint – sans jeu de mots – en 1969, lorsque les médias du monde entier transmettent en direct les premiers pas des astronautes américains sur la Lune à partir de leur capsule baptisée Charlie Brown, et leur module lunaire Snoopy.

Un tel succès ne peut se comprendre que par l’application au cartoon des lois qui régissent l’industrie du spectacle et du divertissement, l’œuvre de Schulz figurant un exemple particulièrement réussi d’un produit (culturel) en voie de mondialisation, au même titre que Coca-Cola ou McDonald’s. Ce paradoxe est étonnant lorsqu’on sait que l’artiste a œuvré toute sa vie en solitaire, sans jamais se faire aider, ni déléguer la moindre idée, le moindre croquis. « Je n’ai jamais dessiné quelque chose, jamais donné d’importance à un personnage en pensant que cela favoriserait le merchandising. Ce sont deux domaines qui n’interfèrent pas. » C’est que – Schulz n’en fait aucun mystère – les contenus sont teintés d’émotions autobiographiques puisées dans l’enfance, l’exclusion du monde des adultes, la constance de l’échec (il sait qu’en Amérique, il y a plus de perdants que de gagnants), le traitement des petites névroses comme si c’étaient de grandes questions métaphysiques. Un chien philosophe hédoniste, mais obnubilé par ses désirs immédiats. Une part de psychologie, écho de ce bon vieux docteur Spock. Un joli brin de sociologie dans les relations entre les pairs. Une louche d’anthropologie, avec les contrariétés de l’âme humaine si bien décrites par Freud dans Malaise dans la civilisation. Schulz joue à merveille de l’interférence entre ces niveaux, à la manière dont Schroeder joue sur 12 octaves alors que son piano-jouet n’en autorise qu’une seule. Enfin, il faut citer ces définitions admirables qui valent tout un livre : « Le bonheur n’est pas très amusant » et « Le bonheur est un petit chien chaudement blotti dans vos bras. »

Quant au récit, Schulz le construit à partir de variables, par exemple Snoopy marionnettiste, goinfre, as de la Première Guerre mondiale, écrivain, patineur, légionnaire, avocat, étudiant, chef scout, etc. Le processus s’applique aux personnages, aux objets, aux lieux, au temps, permettant toutes les métamorphoses. Schulz est probablement le seul dessinateur à avoir accordé des sentiments à un mur de briques ou à inventé un arbre mangeur de cerfs-volants… On apprend ainsi (sans jamais le voir) que la niche de Snoopy s’étend sur plusieurs niveaux, contient une table de billard, une piscine, est riche d’un authentique Van Gogh accroché à ses murs, etc. Cette fantaisie s’accommode cependant fort bien de références à la culture, Peanuts étant sans doute la seule bande dessinée populaire où l’on évoque Orson Welles, Beethoven, la Bible, Tolstoï… Un autre dispositif active l’imagination graphique, Schulz transformant par exemple une portée musicale en hamac, en cage pour Woodstock et en dizaines d’autres inventions surprenantes. La technique narrative utilise parfois le non-dit, la manière dont une question est incluse dans la réponse, avec de nombreuses images silencieuses qui jouent d’une communication non verbale plus parlante que les mots. Il faut citer encore le procédé de la voix off qui permet la présence virtuelle d’un personnage absent de la vignette. Tout ceci vise au même but : distribuer des indices, rien que des indices, afin de titiller l’imagination du lecteur, qui prend ainsi une part active à la vie de la petite tribu.

Il faut rendre hommage au métier de Schulz, son savoir-faire artisanal par lequel une image dessinée au format 20x20cm environ reste parfaitement lisible en tout petit, ou au contraire en format géant. Cette différence de la taille est incluse dès la conception sur la planche à dessin, le dessinateur prenant en compte les futures questions d’impression, sur le meilleur ou le pire des papiers, la série étant imprimée partout dans le monde, dans des conditions fort différentes. De même, les variations du nombre de cases pour un même gag, quand il se raconte ici en deux images, là-bas en quatre, ou cinq, voire l’entièreté de la planche du dimanche qui en compte neuf ou douze. Encore, la différence des montages, le récit ne souffrant en aucune façon de la disposition classique horizontale des vignettes, ou disposées en carré, ou alignées à la verticale.

Tout ce qui précède compterait pour peu si les Peanuts n’étaient ancrés dans une expérience intime mais partagée par chacun et chacune d’entre nous. C’est frappant, tous les personnages se ressemblent, avec le même nez, les mêmes yeux, la même bouche. Soit de face, soit de profil. Seuls les vêtements les distinguent, et plus encore la chevelure. Les affaires de cheveux hantent l’histoire humaine, qu’il s’agisse de Samson, des gorgones, des tondues, du voile qui les dissimule, du fil d’Ariane, qu’il s’agisse de couper les cheveux en quatre, se crêper le chignon, d’une histoire tirée par les cheveux, de la catastrophe évitée d’un cheveu, du cheveu sur la soupe à moins qu’il soit sur la langue, d’un poil dans la main ! L’histoire se corse lorsqu’on apprend que le père du dessinateur était coiffeur, et que son ascendance allemande place le Struwwelpeter de Hoffmann (Crasse-tignasse, en français) au sommet de sa mythologie familiale. « Il est aussi difficile d’en parler que s’il s’agissait d’un poème. Regardez les cheveux de Linus. Vous voyez, chaque brin est parfait. S’il était trop brillant, ou autre, il n’aurait pas cette belle qualité. Regardez les cheveux de Pepermint Patty. Vous voyez, les lignes, ce sont de bonnes lignes. C’est tout ce dont il est question », dit Schulz. Ce tracé-image contamine la totalité des vignettes, devient brin d’herbe, texte, pluie, point focal ou détail. Dessiner chaque ligne comme si l’on dessinait des cheveux, car il s’agit le plus souvent d’embrouilles, d’écheveaux affectifs à démêler, ces nœuds de la vie dans lesquels nous nous débattons tous. La fascination de Peanuts vient de là, de cette adéquation entre les contenus et le dessin, comme si les mots et les scénarios ne pouvaient germer que de ce tracé si particulier. C’est la marque des plus grands, des plus grands seulement.

Charles Monroe Schulz
Good Grief, Charlie Brown !
Somerset House
Londres
Jusqu’au 3 mars 
https://www.somersethouse.org.uk

Peanuts

Charles M. Schulz, planche de la bande dessinée Peanuts

Peanuts

Charles M. Schulz, planche de la bande dessinée Peanuts

Peanuts

Charles M. Schulz, planche de la bande dessinée Peanuts

Peanuts

Charles M. Schulz, planche de la bande dessinée Peanuts

Peanuts

Charles M. Schulz, planche de la bande dessinée Peanuts

Peanuts

Charles M. Schulz, planche de la bande dessinée Peanuts

Peanuts

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