La galerie Huberty & Breyne, place du Châtelain à Ixelles, présente jusqu’au 16 février une exposition exceptionnelle, une cinquantaine des plus belles planches de BD appartenant à un mystérieux monsieur M, collectionneur clairvoyant ayant compris l’importance du médium au moment où l’engouement pour la bande dessinée n’était pas encore lié à la diversification des investissements. On y trouve tout ce qui a été important en Belgique, les plus grands noms, les plus belles œuvres, en un ensemble superbe. Chapeau, monsieur M, et merci aux galeries privées de réaliser ce qui aurait dû être fait par les pouvoirs publics.

On se met à rêver, imaginant ce qu’aurait pu être une telle collection si les responsables politiques n’avaient refusé l’intention de Hergé de léguer une partie de ses originaux à l’État belge. En effet, le dessinateur aurait souhaité payer une (petite) part de ses impôts en œuvres, comme on peut le faire en Suisse, pays qu’il connaissait bien pour s’y être souvent ressourcé. L’État se constitue ainsi des collections à peu de frais, dont la valeur enfle avec les années. À terme, peut-on imaginer ce qu’aurait été un musée Hergé, place royale, en vis-à-vis du musée Magritte ? Sans compter que, sur ses traces, il est certain que Franquin, Jijé, Peyo, Willy Vandersteen, Jacobs, Tillieux, Roba, Marc Sleen, Morris, et tous les autres grands noms, auraient été heureux d’être ainsi reconnus, et valorisés tous ensemble dans une institution unique au monde, qui n’aurait jamais pu voir le jour ailleurs qu’en Belgique et nulle part ailleurs. Au lieu de cela : rien. Nix, dans toutes les langues, pas même une rawette. Notre génie national se brade et se volatilise dans les mains du privé, et/ou file à l’étranger.

Pourtant, il est à parier qu’un tel musée aurait drainé des milliers de visiteurs chaque jour, venant du monde entier, engrangeant des rentrées économiques considérables en termes de nuitées d’hôtels, de produits dérivés, de restaurants, de transports, de prestige, d’image du pays, de frites, bières et chocolats. Vrai que nous n’avons même pas un musée d’art moderne et contemporain digne de ce nom ! La Belgique a prouvé, une fois encore, qu’elle est ce que les Anglo-Saxons nomment un Failed State, incapable d’envisager le long terme et de considérer l’héritage culturel commun (on pense ici, par exemple, à la Maison du Peuple de Horta, détruite malgré les protestations des plus grands architectes du monde entier).

On est en droit de se poser la question de ce qui se passe actuellement. Les choses ont-elles changé, malgré les décennies ? La Belgique compte nombre d’auteurs d’envergure internationale, François Schuiten, Philippe Geluck, Pierre Kroll, Gal, Frank Pé, Brecht Evens, Kamagurka, Herr Seele, et tant d’autres à qui je présente déjà mes excuses pour ne pas les citer. Ce qui est vrai pour les auteurs de BD l’est aussi pour l’ensemble des métiers graphiques, dont des artistes plasticiens acclamés à l’étranger, qui ne seront jamais prophètes en leur pays. Peut-on en vouloir à ceux qui n’ont pas les moyens d’envisager l’exil fiscal en Suisse, Monaco ou le soleil des tropiques, d’utiliser des moyens parfaitement légaux pour éviter la douche taxatoire glacée qui les attend, et plus tard, leurs proches ? C‘est poser la question de la gestion de la chose publique, de ce qui est fait avec l’argent des contribuables de ce pays.

Trésors de la bande dessinée
Galerie Huberty & Breyne
33, place du Châtelain
1050 Ixelles
Jusqu’au 16 février
Du mardi au samedi de 11h à 18h
https://www.hubertybreyne.com/
contact@hubertybreyne.com

Collection Monsieur M

Hergé, couverture de la bande dessinée Jo Zette et Jocko et La Vallée des Cobras, courtesy la galerie Huberty & Breyne

Collection Monsieur M

Hergé, couverture de la bande dessinée Tintin en Amérique, courtesy la galerie Huberty & Breyne

Collection Monsieur M

Vue de l’exposition Trésors de la Bande Dessinée franco-belge, 2019, courtesy la galerie Huberty & Breyne

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