Le baroque est une période de l’histoire de l’art longtemps ramenée à ses excès, voire ignorée. Et si c’était aujourd’hui une des clés les plus adéquates pour décrypter notre époque ?, se demande Luc Tuymans dans son exposition Sanguine qui, après Anvers, se déploie dans les murs de la Fondation Prada à Milan.

Le Five Car Stud d’Edward Kienholz était une des œuvres majeures de l’exposition Sanguine que Luc Tuymans a présenté au M KHA d’Anvers dans le cadre de l’année du baroque. Une bastonnade et une castration raciste dans la lueur des phares de voiture. Ça, baroque ? Imaginons la même scène peinte par Caravage. Décontextualiser le baroque de l’époque historique qui l’a généré, tel est le propos de l’artiste anversois dans ce dialogue inédit entre anciens et modernes. Après le prêt du Kienholz extrait de leur collection, la Fondation Prada a, en retour, accueilli Sanguine en terre milanaise. Depuis une vingtaine d’années, la fondation, créée par Miuccia Prada et son compagnon Patrizio Bertelli, a multiplié les expositions et les commandes aux artistes à Milan et à Venise. Il leur manquait un lieu emblématique et permanent dont ils feraient un nouveau type d’institution culturelle. Installée sur le site d’une ancienne distillerie dans un quartier industriel au sud de Milan, la fondation est ouverte au public depuis mai 2015. Comme pour bien rappeler que le propos est celui de l’art et de la culture, et pas du commerce, le logo de la marque de luxe est invisible. Il n’apparaît ni dans la communication, ni dans la boutique. On est plus proche du mécénat que du branding. Même si, en filigrane, Prada sera associé à la beauté et à la créativité.

Une respiration bienvenue

« On me demande souvent si ce lieu est une galerie d’art, un musée public ou une fondation privée, expliquait Patrizio Bertelli lors de l’ouverture. En vérité, on a voulu créer un lieu qui soit la combinaison des trois. C’est très homogène et en même temps très hétérogène. » Avec 19 000 m², ce campus des arts est un des plus grands espaces d’exposition financés par des fonds privés en Europe. Avec une constante diminution des soutiens publics à la culture et à l’art, c’est évidemment une respiration bienvenue. Et, pourquoi pas, un modèle à suivre.

La transformation du site a été confiée au studio OMA de Rem Koolhaas, déjà en charge de l’aménagement des boutiques internationales de la marque. Pour la fondation, il a choisi d’intégrer trois modules contemporains aux anciens bâtiments. Les styles, les volumes, les époques et les matières se télescopent sans agresser l’œil. A un immeuble industriel entièrement peint en doré répond la façade en aluminium alvéolé du Podium. La Torre, dernière pièce du puzzle, inaugurée cette année, attire le regard avec ses neuf étages, dont six d’exposition, dominant le quartier de ses sobres jeux de volumes. Elle abrite une sélection des œuvres de la riche collection de Miuccia Prada. Jeff Koons, Damien Hirst, John Baldessari, Carsten Höller, Mona Hatoum et bien d’autres, y occupent des volumes lumineux à l’orientation et à la découpe variées.

Un esprit baroque

Sanguine se déploie sur trois espaces où Tuymans peut proposer un accrochage plus aéré qu’à Anvers. Dans la galerie nord, la mort. Un bouquet blanc de Willem de Rooj et une peinture de Jan Van Imschoot avec une Judith alanguie devant la tête décapitée d’Holophrène, cigarette au bec. La première surprise vient des dessins de victimes du feu atomique d’Hiroshima et Nagasaki réalisés par On Kawara dans les années 1950. On y trouve aussi The Worshipper la seule peinture personnelle que le curateur a consenti à accrocher, un drôle de prêtre ou un fanatique. On ne sait pas trop. Avec cette sélection d’artistes contemporains, dont pas mal de Belges, qui se poursuit par d’autres peintures, des vidéos, Tuymans précise quelles pourraient être les manifestations d’un esprit baroque aujourd’hui, dans les thématiques ou la composition. Il l’a plusieurs fois répété, cette exposition est venue de son envie de confronter la touche de deux maîtres du baroque, l’Italien Caravage et le Flamand Rubens, un traitement différent de la lumière, du plein et du vide, de l’extase et de l’effroi.

Délire trash

Le dialogue attendu entre anciens et modernes se joue sur les deux niveaux du Podium, un parallélépipède en aluminium alvéolé auquel on accède par une passerelle. A côté des grands maîtres d’Anvers, une peinture toute en douceur et retenue attribuée à Michaelina Wautier enchante et, chez les Italiens, une Cléopâtre d’un certain Guido Cagnacci, sensuelle en diable dans la mort, à moins que ce soit dans le songe. Pour remplacer le Kienholz, déjà récemment exposé à Milan, une imposante pièce de Jake et Dinos Chapman, Fucking Hell, 10 000 petites figurines pour un délire trash de zombies nazis. Dans ce genre de matches collectifs, il y a parfois des perdants et des gagnants, les humbles photos de Zlatko Kopljar font pâle figure face aux Flanders Fields de Berlinde de Bruyckere. Une drôle et légère vidéo de Dennis Tyfus allège les imposantes et magnétiques sculptures de Mark Manders. Et pour terminer, près des Jordaens, Caravage et Rubens, un Thierry De Cordier radical et la découverte d’une jeune artiste américaine originaire du Nigeria. Chez Ndika Akunyili Crosby, l’ornementation baroque vient d’un patchwork d’images composées d’extraits de journaux, cartes postales et de photos de famille à Lagos. Le baroque qui coïncide avec les prémices de la colonisation est aussi le premier art global.

La Pelle

Luc Tuymans est un artiste, pas un curateur professionnel, ce qui devrait l’absoudre de rendre des comptes à l’histoire de l’art, et plutôt livrer son point de vue en déroulant un fil rouge subjectif. Il ne cherche même pas à étendre la période baroque jusqu’à notre époque, même si sur certains points les parallèles sont troublants. Ce qu’il a tenté de faire, c’est sortir les œuvres baroques des musées d’art ancien pour qu’elles soient jugées et appréciées avec les mêmes critères que l’art contemporain. Inversement, il espère que certains spectateurs attirés par la présence d’artistes baroques découvrent des œuvres qui nous parlent avec un vocabulaire d’aujourd’hui.

Cette première incursion en terre transalpine est pour l’artiste comme un prélude à La Pelle, la grande rétrospective qui se tiendra au Palazzo Grassi à Venise à partir du 23 mars 2019. Le titre, inspiré du roman de Malaparte, indique que Luc Tuymans y explorera la politique de l’intime. Et certainement l’intime et le politique.

Sanguine
Luc Tuymans on Baroque
Fondazione Prada
Milan
Jusqu’au 25 février 2019
www.fondazioneprada.org

 

Sanguine

Anthony van Dyck, Le peintre Marten Pepijin , 1627-1932 Royal Museum of Fine Arts Antwerp © www.lukasweb.be – Art in Flanders vzw, photo Hugo Maertens

Sanguine

Marlene Dumas, Dead Girl , 2002
Los Angeles County Museum of Art (LACMA)
Purchased with funds provided by the Buddy Taub Foundation, Jill and Dennis Roach,
Directors (M.2003.1). v© 2018. Digital Image Museum Associates/LACMA/Art Resource NY/Scala, Firenze

Sanguine

Johann Georg Pinsel, Mourning Madonna (détail), 1758 c., Lviv National Art Gallery

Sanguine

Pierre Huyghe, Untitled (Human Mask), 2014
Courtesy of the artist; Marian Goodman Gallery, New York; Hauser & Wirth, London; Esther Schipper, Berlin; and Anna Lena Films, Paris. © Pierre Huyghe

Sanguine

Kerry James Marshall, Vignette #2.75 , 2008
© 2018. The Art Institute of Chicago / Art Resource, NY/ Scala, Firenze

Sanguine

Prada Foundation (C) OMA Studios

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