Jacques Villeglé recueille sa première affiche lacérée boulevard du Montparnasse en 1949. Près de 60 ans après, à 92 ans, le voici assis sur un canapé à l’ouverture de presse de l’exposition que lui dédie la Patrick Derom Gallery. Il raconte encore et encore aux journalistes pourquoi il arrête de peindre à 17 ans pour ne plus utiliser que l’affiche trouvée dans l’espace public, pour déployer une œuvre aujourd’hui mythique.

Aux cimaises de la galerie Derom, une fois de plus une exposition de qualité muséale. On y voit le parcours de Jacques Villeglé (1926), de ses premières affiches lacérées – il n’aime pas qu’on dise déchirées – jusqu’à sa pratique d’aujourd’hui du dessin typographié, au travers d’une quarantaine d’œuvres. On y voit aussi un film réalisé par l’artiste, Un mythe dans la ville (1974-1998) et le documentaire Jacques Villeglé réalisé par Fabrice Maze pour la retrospective de l’artiste en 2008 au Centre Pompidou. Ainsi que quelques photographies noir et blanc de l’artiste arcbouté contre un mur, pour en arracher une épaisse pelure d’affiches. « Jamais, durant ses cueillettes, il n’a « posé » les yeux sur eux; il était bien trop pressé pour cela. Ce sont les placards, plutôt, qui sont venus à sa rencontre en se métamorphosant en image, spectacle, peinture de hasard. Tout allait si vite lorsque, « délaissant le faire pour le ravir« , il arrachait les affiches à leur support, qu’il était souvent incapable de savoir si le coup de filet du jour le satisferait. Souvent, il ne découvrait réellement son butin qu’une fois arrivé chez lui, en déployant les affiche dans son atelier, » écrit Catherine Francblin dans le catalogue.

Quel honneur et quel bonheur de rencontrer ce petit monsieur ! Depuis 1957, son œuvre a fait l’objet de près de 250 expositions personnelles et a été exposé dans de nombreuses manifestations collectives à travers le monde. « Je voulais condamner le mythe de la création individuelle, explique il. La lacération c’est un geste physique. La déchirure, c’est plus mental. Pour lacérer, il faut faire de grands gestes. J’ai toujours utilisé les affiches trouvées telles quelles. Je sélectionnais juste un cadrage. Si un mot était trop visible, j’enlevais un petit bout pour que ça insinue des choses, que ça se devine. L’art est une énigme. C’est le côté mystérieux du sourire de la Joconde qui est intéressant, » nous raconte-t-il.

Bien évidemment, l’affiche s’inspire de l’art. La force de Villeglé est d’avoir ramené l’univers publicitaire dans le domaine de l’art. « Une peinture, à vrai dire, de mauvais genre, « qui traîne après elle le sable des boulevards, toute une ambiance de jeux de cirque et de loterie. » (…) Lorsqu’il croisait un artiste qui lui demandait s’il travaillait, il répondait « Non, je ramasse des affiches dans la rue, » poursuit Francblin dans le catalogue. « L’art publicitaire est direct, il montre les désirs d’une époque. Moi je supprime cet aspect-là. En le faisant, j’avais compris que le hasard est important dans l’art, » dit Villeglé. « Regarder, c’est chercher et deviner. »

De nombreux grands formats, plusieurs toutes petites pièces, avec toujours le papier lacéré, en plusieurs couches, pelures d’aplats, de formes, morceaux de lettres, fragments d’images, dont le rythme devient pictural at abstrait. Une grande joie. Depuis une vingtaine d’années Villeglé trace des textes, rébus ou graffitis composés d’un alphabet inventé dont chaque lettre est un symbole issu de l’iconographie collective et historique ou de sa propre imagination. On y retrouve, quelle surprise, le goût de l’artiste pour la composition à partir d’éléments existants. A ne manquer sous aucun prétexte !

Jacques Villeglé
Les murs ont la parole
Patrick Derom Gallery
1 rue aux Laines
1000 Bruxelles
Jusqu’au 9 février
Du mardi au samedi de 10h30 à 18h30
www.patrickderomgallery.com

Jacques Villeglé

Jacques Villeglé, Rue Maurice de Vlaminck, 1959, photo Vincent Everarts

Jacques Villeglé

Jacques Villeglé, Lille, 1991, photo Vincent Everarts

Jacques Villeglé

Jacques Villeglé, Les dessous du mythe de la ville, photo Vincent Everarts

Jacques Villeglé

Jacques Villeglé, Boulevard de Clichy, 1988, photo François Poivret

Jacques Villeglé

Jacques Villeglé, Boulevard de Belleville, 1995, photo François Poivret

Jacques Villeglé

Jacques Villeglé, à Paris le 14 février 1961

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