Après qu’un demi-siècle et l’Atlantique les eurent séparés, Egon Schiele et Jean-Michel Basquiat se rencontrent à la Fondation Louis Vuitton, à Paris, jusqu’au mois de janvier 2019. Attention, attendez-vous à beaucoup de Basquiat pour peu de Schiele.

Ces deux-là ont gêné beaucoup de monde. Egon Schiele fut maintes fois censuré et emprisonné. Né dans l’empire austro-hongrois au début du XXe siècle, il brisait les croûtes de faux-semblant et d’hypocrisie pour plonger au plus profond de l’intime. Il libérait les corps pour leur rendre leurs désirs. Jean-Michel Basquiat a passé sa vie dans le New York underground des années 1980, où il ressentait lui aussi la pression d’une société. La sienne était, sous l’égide de son président Ronald Reagan, fermée et vénale. Basquiat s’opposait avec véhémence aux inégalités, violences policières, racisme et surconsommation. Ces deux grands artistes sont morts dans leur 28e année, le premier fut victime de la grippe espagnole, tandis que le second succomba d’une overdose. Ce n’est pas ce funeste point commun qui rend intéressante la confrontation de leurs œuvres, mais bien cette même capacité à illustrer une réalité que beaucoup feignent d’ignorer. Parce que leurs œuvres ouvrent encore une critique du présent, ces deux manitous de l’art moderne sont nos intenses contemporains. Ils sont intemporels, comme l’écrivait Schiele lui-même, « Je crois qu’il n’existe pas d’art moderne; il n’existe qu’un art, qui est éternel. »

« Tout est mort vivant« , Egon Schiele, 1910

S’ils sont tous deux camarades de révolte, ils se révèlent très opposés dans le style, incomparables en fait. Chez Basquiat, il y a de la colère, des références historiques, un geste violent, de la musique et de la couleur, beaucoup de couleurs. À contre-courant de l’art minimaliste alors à la mode, ses œuvres étaient figuratives et expressives. Ses fragments verbaux et visuels prolifiques ont été peints dans un mélange de couleurs noires ou audacieuses et saturées. Chez Schiele, on retrouve de subtiles intériorités, des pans dévoilés, des plis de peaux, des muscles, des sexes et l’économie de la couleur pour la rendre plus flamboyante sur le papier pâle. Il observait l’humain dans ses moindres recoins et le dessinait aussi frontalement que la société de l’époque le cachait. L’allure irrégulière de son trait le rend inimitable. On parle beaucoup du dynamisme de Basquiat parce qu’il est évident et reconnaissable au premier coup d’œil, mais le dynamisme de Schiele est tout aussi remarquable et attribue à ses œuvres une force vivante immanente. Ses lignes sont ondoyantes et instables, toujours en mouvement, c’est ce qui les rend fascinantes.

Une exposition disproportionnée

Si l’idée de rassembler ces deux artistes n’est pas mauvaise, l’exposition organisée par la Fondation Vuitton est malheureusement disproportionnée à plus d’un titre. D’abord, les œuvres de Jean-Michel Basquiat sont montrées dans une quinzaine de salles réparties sur les quatre niveaux de la Fondation, contre seulement quatre salles pour Schiele. L’un éclipse injustement l’autre. C’est à la fois la force et la faiblesse de cette événement : il y a trop de Basquiat ! Il aurait été plus juste et moins gavant d’être plus sélectif dans l’œuvre de l’Américain au profit d’une visibilité plus juste pour l’Autrichien, c’est-à-dire au moins plus aérée ! En effet, les dessins de Schiele sont amassés comme des sardines dans leur rez-de-bassin. Peut-être même qu’une partie de l’exposition aurait pu être dédiée à quelques artistes actuels, car nombreux se font l’écho des reproches de Basquiat et Schiele à leur société. Le dialogue aurait été intéressant et… plus subtil. Le spectateur voit plus que ce qu’il ne peut s’accaparer. D’autant que les œuvres de Schiele et Basquiat se lisent dans les détails, et que ce dernier produit un art plutôt cacophonique. Puissants, ses tableaux sont de véritables puzzles graphiques. Quoi qu’il en soit, l’un comme l’autre demande un effort de concentration important, et qui n’est pas possible ici.

La question Basquiat

Basquiat ! Ce nom ! Ce nom que l’on vous jette à la figure avec de grands yeux tantôt en l’appelant génie, tantôt imposteur. Depuis longtemps déjà circule l’idée qu’il est un artiste de droite et le jouet du milieu mondain de l’art contemporain. Certains disent : il est surestimé. Pour rappel, en 2017, Jean-Michel Basquiat est devenu l’artiste américain le plus cher de l’Histoire lorsque l’une de ses peintures s’est vendue à 110,5 millions de dollars chez Sotheby’s. Lui-même rejetait avec force la vénalité. Il était noir, accro à l’héroïne et est mort jeune. Pour beaucoup, il n’est qu’un stéréotype, presque une parodie. L’exposition qui nous occupe aujourd’hui est une occasion de plus pour plonger dans la question Basquiat qui fait de lui l’idole consacrée du mercantilisme. Cette fascination pour ce « génie noir » révèle surtout la faiblesse d’une industrie qui se préoccupe plus de la célébrité que du talent. Non, bien sûr, il n’est pas le seul artiste noir talentueux de la scène culturelle new-yorkaise des années 1980. Mais il fut prolifique et son œuvre est spontanée, réelle. Esseulé, Basquiat, qui voulait être reconnu, vit son succès entraîner sa perte. À cet égard, le dénigrement de son œuvre est injuste. Déjà de son vivant, l’artiste engendra des controverses, notamment par sa relation privilégiée avec Andy Warhol. À tel point qu’au-delà d’éléments autobiographiques ou historiques (Malcolm X, Langston Hughes et Marcus Garvey, à des athlètes noirs, des boxeurs et des musiciens tels Jesse Owens, Sugar Ray Robinson, Miles Davis, Dizzy Gillespie et Charlie Parker), il a également fait de nombreuses références textuelles à l’argent comme la propriété, à l’authenticité comme la valeur et au racisme ordinaire. Prosaïsé par la critique, tué par la gloire, Jean-Michel Basquiat est devenu une marchandise. Se replonger dans ce débat permet de rappeler que, si son œuvre bat aujourd’hui des records dans les salles de ventes, non, elle n’est pas qu’une simple marchandise.

Egon Schiele 
Jean-Michel Basquiat 
Fondation Louis Vuitton 
Jusqu’au 14 janvier 2019 
www.fondationlouisvuitton.fr

basquiat

Egon Schiele, Nu masculin assis, vu de dos, 1910, Neue Galerie New York

schiele

Egon Schiele, Autoportrait au gilet, 1911, Vienne, photo Ernst Ploil

Basquiat

Jean-Michel Basquiat, In Italian, 1983, courtesy Fondation Louis Vuitton

Basquiat

Jean-Michel Basquiat, Untitled, 1981, collection Eli et Edythe L.Broad, courtesy Fondation Louis Vuitton

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