Petite péninsule de 11 586 km² s’avançant dans le golfe Persique, le Qatar est composé d’un désert aride et d’un long littoral. Aujourd’hui quatrième producteur de gaz naturel au monde après les États-Unis, la Russie et l’Iran, il est devenu le premier exportateur de gaz naturel liquéfié. Pour le visiteur européen, l’arrivée à Doha, qui a vu pousser 150 gratte-ciel sur sa skyline en moins de 10 ans, est parsemée de surprises dont de nombreuses sont culturelles. Visite.

Dès l’arrivée, outre la chaleur accablante à la sortie de l’avion, ce qui frappe, c’est le nombre important d’œuvres d’art de grand format dans les différents halls de l’aéroport : Cosmos de Jean-Michel Othoniel, une grande sculpture de Tom Otterness, une installation de Damien Hirst, Methyl Salicylate, dans la VIP Lounge, Mappemondes d’Adel Abdessamed, une immense toile de Keith Haring, un LED screen de Bill Viola, The Crossroads ou encore, dans le hall des arrivées, une grande sculpture de Rudolph Stingel, entre autres. Le message est clair. Et l’offensive de charme en plein boum. Le Qatar s’équipe avec rapidité et avidité en art contemporain. C’est l’un des aspects de Qatar National Vision 2030, un plan de développement lancé en octobre 2008 par l’Etat pour “transformer le pays en une société avancée capable de réaliser un développement durable. Ce plan est divisé en 4 piliers : économique, social, humain et environnemental. On y trouve la création de nouvelles écoles, universités et musées avec comme objectif de construire une économie basée sur la connaissance. »

Les Qataris sont issus d’un peuple arabe nomade qui s’est arrêté dans ce désert maritime. Certains sont devenus pêcheurs de poissons, d’autres pêcheurs de perles ; d’autres encore se sont intéressés aux ressources cachées sous le sable, sous la mer. Dès les années 1920, on commence à extraire du gaz et du pétrole des sols du Qatar. En 1968, le Qatar se libère du protectorat britannique et déclare son indépendance en 1971. Ces dernières décennies, en moins d’une génération, l’émirat a connu un enrichissement sans précédent, notamment grâce à un homme, Hamad ben Khalifa Al Thani, qui renverse son père en 1995. En place jusqu’en 2013, l’émir a fait de la péninsule l’un des États les plus prospères du monde. Gratte-ciel, centres commerciaux, hôtels, lotissements chics, villas luxueuses, universités, musées… La capitale, Doha, a triplé en superficie depuis la fin des années 1990, et n’en finit pas de grignoter le désert. Aujourd’hui, elle accueille à elle seule la moitié de la population.

Le niveau de vie au Qatar est un des plus élevés du monde. L’enseignement et les soins de santé au Qatar sont gratuits – financés par le gaz. L’école est par ailleurs obligatoire pour les enfants qataris et pour ceux des travailleurs immigrés.

Une fondation pour l’éducation des générations futures

Voulue et initiée par la sheikha Mozah, une des trois épouses de l’émir cheik Hamad, la Qatar Foundation est à l’origine de la création à Doha d’une Education City, s’étendant sur plus de 13 km². Des universités réputées y ont ouvert des campus : Carnegie-Mellon, Georgetown, A&M du Texas, l’université du Commonwealth de Virginie, le collège médical Weill de l’université Cornell, l’University College de Londres et HEC. Depuis février 2016, sa fille Hind bint Hamad Al Thani, la sœur de l’actuel émir, a été nommée CEO de la fondation. Les quartiers généraux de la Qatar Foundation se trouvent dans un cube de verre construit par l’architecte hollandais Rem Koolhaas, inauguré en 2017. Percé au deux tiers de sa hauteur par une terrasse ouverte, elle offre une vue panoramique sur la city qui se construit chaque jour. Lors de notre visite, nous y rencontrons plusieurs jeunes femmes qui y travaillent, toutes multilingues. L’une est arrivée à Doha de Pennsylvanie et a choisi de rester ici après ses études, l’autre de France. « Ce que j’aime ici, c’est qu’on voit les progrès avancer, dit la première. Les étudiants qataris forment 50 % de la communauté étudiante, les autres viennent d’Egypte, Pakistan, Etats-Unis, Turquie, Argentine, Chine. Les cours sont tous multiculturels et multireligieux. »

Si la vie de tous les jours reste très codée pour les Qataris, et particulièrement les femmes, le Qatar est le premier pays arabe a avoir donné le droit de vote aux femmes, en même temps qu’aux hommes, dans le contexte des élections de 1999 à un Conseil municipal central. Ces élections – les toutes premières à jamais s’être déroulées au Qatar – ont été délibérément tenues le 8 mars 1999, la Journée internationale de la femme. Depuis les années 1990, la condition des femmes qataries s’est significativement améliorée, tant pour leur place dans la société qu’en termes de droits. La sheikha Mozah a plaidé de façon particulièrement audible pour la cause des femmes en encourageant des conférences à ce sujet, en plaidant pour qu’une meilleure éducation leur soit proposée et en demandant la création d’un poste consacré à la condition féminine au sein du cabinet ministériel. Aujourd’hui, 67 % des hauts diplômés sont des femmes. Les femmes qataries portent toutes l’abaya, noire, et ont la tête recouverte d’un hijab, noir lui aussi. On croise régulièrement des femmes portant encore un voile devant le visage. Pourtant, sans trop de difficultés, on peut comprendre que le vêtement traditionnel se porte de plusieurs manières, avec une série de codes qui nous restent mystérieux (abaya plus ou moins ouverte, perlée, manière de nouer son hijab …). Les hommes portent une longue chemise blanche, la thobe ou dishdasha, et un foulard carré plié en deux sur la tête, la ghutra. Dans ce pays, dont le plus grand pourcentage de la population est constituée des ouvriers asiatiques travaillant dans la construction, ces vêtements traditionnels permettent de reconnaître les Qataris de souche ! Au nombre de 520 000 (chiffres de 2016), ils ne forment que 20 % de la population. Les expats, très nombreux, attirés par les salaires élevés et non taxés, constituent le reste de la population. La vie à Doha est très multiculturelle.

Revenons à cette ville de l’éducation en train d’éclore sous nos yeux. On y voit des campus, les lieux de résidence des étudiants, une Bibliothèque nationale, elle aussi construite par Koolhaas, inaugurée en 2017 et dirigée par le Canadien Patrice Landry, précédemment directeur de la Bibliothèque nationale suisse. Ce sont plus de 400 000 ouvrages – sur un total d’un million de recueils – qui sont présentés dans les rayonnages installés sur plusieurs niveaux faisant comme des gradins, sous la coque de béton du toit. Au centre, comme un champ de fouilles, enfoncé dans le sol, la réserve précieuse. Nous y rencontrons Stéphane Ipert, français, responsable des acquisitions de la réserve depuis 3 ans : « Nous avons un budget illimité !, explique-t-il avec un large sourire. Christie’s et Sotheby’s m’adorent ! »

Riche de 50 000 livres anciens, 150 000 photographies et 4000 manuscrits, la collection de la réserve se déploie autour des thèmes de l’art islamique, de l’histoire du pays mais aussi des femmes importantes dans l’histoire de la culture arabe. Elle a démarré à partir de la collection du cheikh Assan, cousin de l’émir actuel. On y trouve par exemple le premier livre imprimé en caractères arabes, à Rome au 16e siècle. Un Coran datant de 40 à 50 ans après Mohamet, une page du Blue Coran dont d’autres sont au Met et au Louvre. D’autres bâtiments à l’architecture remarquable sur le territoire de l’Education City, comme l’hôpital Sidra des enfants, malheureusement précédé de 14 immenses sculptures en bronze de Damien Hirst, censées célébrer le miracle de la vie et illustrant surtout la mégalomanie de l’artiste.

A Doha, plusieurs musées

Le Musée d’art islamique, construit par I. M. Pei – dans sa 91e année ! – et Jean-Michel Wilmotte pour l’intérieur, a été inauguré en 2008. On y découvre sur deux étages les collections permanentes et un étage réservé aux expositions temporaires. Comme un jeu de cubes de pierre blanche, le bâtiment s’avance dans la baie pour y chercher un peu de fraîcheur. Parchemins, poteries, tapis, armures, manuscrits, objets votifs y sont disposés. Des terrasses rafraîchies par quelques fontaines, on peut admirer la rangée de gratte-ciel de la skyline. Sur la gauche, posée sur une langue de terre, un immense obélisque d’acier, une œuvre de l’Américain Richard Serra, haute de 26 mètres. Celui-ci a été invité par l’émir à choisir un lieu pour une deuxième installation. Il a choisi la réserve naturelle de Brouq, à une heure de la ville, pour y incruster East-West/West-East, quatre monolithes de métal hauts de 14 mètres, parfaitement alignés sur une longueur de 1 km. Installés au milieu d’une vallée de gyspe, hiératiques, denses, ils provoquent un choc visuel intense, on se sent comme dans un lieu sacré, à la fois intemporel et parfaitement moderne.

Hassan bin Mohamed bin Ali Al Thani, frère aîné du sheikh Saud constitue, depuis des années, une collection d’art moderne arabe. Commencée au milieu des années 1980, elle comprend aujourd’hui plus de 6 300 œuvres. C’est elle qui compose le cœur de la collection du Mathaf Museum, dédié à l’art moderne et contemporain arabe. On y voit une collection permanente de bonne tenue avec, entre autres, des œuvres d’Hassan Sharif et de Mounir Fatmi.

Notons que le Musée national du Qatar conçu par Jean Nouvel, dont les toits prennent la forme d’une rose des sables, ouvrira prochainement ses portes. Il abritera quelques fragments géologiques et archéologiques, des objets nomades, tentes, selles, vaisselle, outils de pêcheurs, bateaux et filets et aura la mission d’incarner et d’offrir au regard du visiteur l’histoire de la péninsule.

Construire une collection

Sheikha al Mayassa, née en 1984, 14e enfant de Hamad ben Khalifa Al Thani, est surnommée la culture queen par les médias anglo-saxons ! C’est elle qui est chargée de constituer la collection d’art du Qatar, avec un budget annuel d’un milliard de dollars. Rien que ça ! Elle préside l’équivalent de la Réunion des musées nationaux (RMN), la Qatar Museum Authority et est l’une des femmes mécènes les plus influentes du monde de la culture et de l’art (classement du magazine Forbes 2012 des 100 femmes les plus influentes au monde). C’est elle qui était aux commandes lors de l’achat, en 2012, d’une des quatre versions des Joueurs de cartes de Paul Cézanne au prix record de plus de 250 millions de dollars, en faisant l’œuvre d’art la plus chère jamais vendue.

En Europe, entreprise de charme

« A Fontainebleau, à peine plus d’un an après l’exposition Des grands Moghols aux Maharajahs au Grand Palais, à Paris, la collection Al-Thani, propriété de la famille régnante au Qatar, refait parler d’elle. La salle de bal du château de Fontainebleau (Seine-et-Marne) accueille 63 pièces du prestigieux ensemble pour illustrer Rois du monde, une thématique bâtie autour de la fonction royale et de sa représentation à travers l’histoire.

Généralement, un travail de réflexion et de recherche sur les œuvres, compatibles avec une thématique choisie, précède la mise en forme concrète d’une exposition. Pour en parfaire la portée, le contenu et donc le sens, plusieurs sources, publiques ou privées, sont alors sollicitées, voire exploitées. « A Fontainebleau, la procédure n’a pas été habituelle, convient Vincent Droguet, commissaire de l’exposition. Il nous a fallu puiser dans une importante collection pour illustrer la destinée de la fonction royale à travers les âges, des antiquités sumériennes au XXe siècle. » La sélection est surtout riche en pièces venues d’Orient. C’est sa limite. De grands vides historiques et géographiques se font sentir. Notamment les représentations picturales européennes au service de la fonction royale. »
(Le Monde, 12 septembre 2018).

Cette importante diplomatie culturelle, offensive de charme vers l’Occident, a pour objectif de présenter le visage d’un pays ouvert, moderne et grandissant à grande vitesse. Sur bien des aspects, c’est bien l’impression que nous avons eue sur place. Si l’islam reste au centre des préoccupations des instigateurs des musées et des collections qataries, gageons que l’accès des jeunes générations à une culture internationale – même si parfois censurée – obligera toute la société à s’ouvrir encore plus.

Comme destination touristique, outre ses grands hôtels et ses malls gigantesques, Doha est aujourd’hui équipée de nombreux lieux et œuvres d’art importants, qui justifient un citytrip. Les Qataris sont friands de courses de chameaux – équipés de jockeys robots – et de chasses au faucon, deux activités à découvrir aussi lors d’un voyage. Evitez le plein été, il y fait près de 50 degrés !

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Vue sur la skyline, le soir, photo Muriel de Crayencour

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Vue sur la skyline et l’œuvre de Richard Serra, photo Muriel de Crayencour

Qatar Foundation dead quarters, photo Muriel de Crayencour

Qatar Foundation headquarters, photo Muriel de Crayencour

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Vue sur l’Education City, photo Muriel de Crayencour

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Intérieur de la Bibliothèque nationale dessinée par Rem Koolhaas, photo Muriel de Crayencour

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Réserve précieuse, Bibliothèque nationale, photo Muriel de Crayencour

Musée d'art islamique construit par I.M. Pei, photo Muriel de Crayencour

Musée d’art islamique construit par I.M. Pei, photo Muriel de Crayencour

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Intérieur du Musée d’art islamique, photo Muriel de Crayencour

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Collection du Musée d’art islamique, photo Muriel de Crayencour

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Richard Serra, East-West/West-East, photo Muriel de Crayencour

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Richard Serra, East-West/West-East

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Musée national du Qatar conçu par Jean Nouvel

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Au Soukh de Doha, photo Muriel de Crayencour

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Dans le souk de Doha, photo Muriel de Crayencour

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Entraînement des chameaux avec un jockey robot, Doha, photo Muriel de Crayencour

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Bord de la baie, le soir, photo Muriel de Crayencour

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Centre de Doha, photo Muriel de Crayencour

 

 

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