Le musée Folkwang à Essen explore une période méconnue de la peinture moderne en Italie où, derrière un apparent retour à l’ordre, les artistes laissent filer les certitudes du réalisme pour peser le poids des ombres.

Quand on pense à l’art moderne en Italie au début du XXe siècle, on voit les tourbillons et les fulgurances du futurisme suivis, après la Première Guerre mondiale, d’une période plus indécise caractérisée par un retour à la tradition classique et puis aux zélateurs du fascisme. Pourtant, dans les années 1920, un mouvement qui n’en est pas un, sans théoricien ni leader, a rassemblé des peintres qui ont abordé le réel avec un pied dehors, un pied dedans, le pinceau attiré comme un aimant par une diffuse étrangeté. Attirés par le Quattrocento plus que par le modernisme et l’abstraction, ces peintres, qui n’étaient pas pour autant des passéistes, ont difficilement trouvé une place parmi leurs pairs. A Essen, au centre de la Ruhr, le musée Folkwang leur consacre une belle exposition sous le titre Unheimlich real, que l’on pourrait traduire par étrangement ou bizarrement réel.

Architecture métaphysique

Le musée constitué autour de la collection assemblée par l’industriel Karl Ernst Osthaus au début du XXe siècle bénéficie, depuis 2010, d’un bâtiment lumineux et sobre signé par l’Américain David Chipperfield. On y trouve la collection d’art moderne, régulièrement enrichie, un des fonds de photographie les plus importants d’Allemagne et une très riche collection d’art non européen. Fidèle à la volonté des administrateurs, qui comptent toujours parmi eux des membres de la famille Osthaus, le musée est l’un des seuls en Allemagne à offrir, pour le moment, le libre accès pour sa collection permanente.

Giorgio de Chirico est une des premières et rares figures connues que l’on croise dans le parcours avec celle de Giorgio Morandi. Son architecture métaphysique, avec ses places désertes aux ombres allongées, n’est pas tant un retour au passé qu’un temps suspendu, un temps refuge, assez inhospitalier, il faut bien le dire.

Le poids de l’obscurité

Il n’y a pas de style commun qui rassemble ces artistes. On y trouve, au détour des toiles des éléments cubistes, une touche de surréalisme ou de symbolisme, ou encore le naturalisme rêvé d’un Douanier Rousseau. Les formes peuvent être maniéristes et tourmentées ou épurées et géométriques. Les portraits sont souvent distants, les personnages figés, le regard flottant. Dans le portrait vénitien de sa femme, Ubaldo Oppi ose des couleurs presque pop. Les références au passé émergent, pourtant on est ailleurs. Silvana Cenni, peinte par Felice Casorati, semble nous aspirer derrière ses paupières closes vers un monde cotonneux, unique accès au paysage qui se dévoile par la fenêtre ouverte. Le poids de l’obscurité paraît indispensable à l’équilibre du monde comme à celui de nombreuses compositions. Le trou noir tapi derrière une porte ouverte ou sous une table n’est pas tant une menace qu’une issue de secours. La géométrie en prend parfois un coup, comme dans Les Ecoliers de Felice Casorati au regard absent, insensibles à une réalité qui tangue malgré le livre de géométrie ouvert devant eux.

Sous-texte

Comme la plupart de ces peintres ont évité les prises de position politique, on sera tenté de les lire en sous-texte de certains tableaux, comme l’étrange L’Alzana de Cagnaccio di San Pietro, où deux hommes, déformés comme des chevaux de Dali, tirent un bateau, pareils à des bêtes de somme. Est-ce une critique du machinisme triomphant ou le sort réservé aux opposants politiques par le régime ? Un régime qui n’a pas dû apprécier non plus les beaux nus torturés où l’amour ressemble d’abord à un sport de combat. Les dernières toiles du peintre concluent l’exposition. Ce sont des natures mortes d’un plateau de fioles de médicaments, seule réalité d’un peintre condamné par la maladie qui a voulu pourtant peindre jusqu’au bout. Pour faire glisser le masque du réel et y plonger.

Unheimlich real
La peinture italienne des années 1920
Museum Folkwang
Essen
Allemagne
Jusqu’au 13 janvier 2019
www.museum-folkwang.de

 

Folkwang

Ubaldo Oppi, La femme de l’artiste sur fond vénitien, 1921, Collection Privée, Rome, photo Carlo Baroni, Rovereto

 

 

Folkwang

Unheimlich real, Giorgio de Chirico
Piazza d’Italia (Souvenir d’Italie), 1924-25
Rovereto, MART-Museo di arte moderna e contemporanea di Trento e Rovereto © MART – Archivio Fotografico e Mediateca

Folkwang

Cagnaccio di San Pietro, Nature morte à la nappe bleue, 1923, Collezione Malcisi-Zaccarelli

Folkwang

Giorgio de Chirico, Piazza d’Italia (Souvenir d’Italie), 1924-25, Rovereto, MART-Museo di arte moderna e contemporanea di Trento e Rovereto, (c) MART – Archivio Fotografico e Mediatec

Folkwang

Antonio Donghi , Le jongleur, 1936, Collection Privée

Folkwang

Daphne Maugham Casorati, Le petit déjeuner, 1929, Collection Privée, (c) Artifigurative di Alberto Rodella, Crespellano (BO)

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