Au Rouge-Cloître, splendide exposition des dessins de la regrettée Gabrielle Vincent, dont le duo ours-souris Ernest et Célestine est devenu iconique dans le monde de l’illustration jeunesse. Cette expo se décline en quatre parties reprenant Ernest et Célestine, des portraits de Jacques Brel, de mères « avec son enfant », ainsi que le prolongement médiatique de l’œuvre de l’artiste.

Gabrielle Vincent est cette petite dame qui a pris tout son temps pour mûrir son œuvre à l’abri des médias. Elle a cinquante-trois ans en 1981 lorsqu’est publié le premier Ernest et Célestine, série qui la fait connaître dans le monde entier. Elle est dans la soixantaine lorsque sont publiés Désordre au Paradis et La naissance de Célestine, ses chefs-d’œuvre. Peut-être, dans certains cas, faut-il attendre l’âge mûr pour être vraiment capable de parler de la jeunesse ? Mais peut-être des circonstances particulières de vie en décident-elles ainsi ? La femme jeune rêvait d’une carrière artistique et jamais elle ne renoncera à l’idée d’un accomplissement en ce domaine. Difficile d’en vivre, cependant, aussi elle aborde l’illustration par le biais des petits boulots. Plus tard, à l’heure de la réussite, elle se cachera pour photocopier les maquettes de ses livres destinés aux enfants, des fois qu’un collègue artiste l’aurait surprise ! De là un pseudonyme, son vrai nom étant Monique Martin. Ces écarts entre exigence intérieure et réussite sociale, jeunesse et vieillesse, le nom et le pseudonyme, sont les symptômes d’une déchirure. Chez les Martin, éduquer c’est remédier à la gaucherie de la petite Monique (qui dessinera toujours de la main gauche). Elle aura donc à subir les séances quotidiennes d’apprentissage d’écriture à la main droite, vécues comme torture. Le bilan de tout ceci ressemble fort à une enfance qui laisse des traces amères. Je voudrais qu’on m’écoute se nourrit de ces frustrations, et Désordre au paradis montre ce dernier comme… un enfer, où au mieux une sévère prison.

Un duo ours-souris

Ernest et Célestine sont avant tout des affects, s’inventant un paradis n’ayant jamais existé. Il est mâle, adulte, elle une pitchounette à peine sortie du berceau. N’ont d’animaux que la face, car leurs tailles respectives, leurs mains, ne trompent pas : ils sont bel et bien des humains. Un (grand-) père et sa (petite-) fille construisant l’amour idéal, non sexué, qui donne sans rien exiger. Lui le balourd, elle la céleste à la fois petit ange et démon. Tout est-il pour le mieux dans le meilleur des mondes, le bonheur d’Ernest et Célestine étant relationnel, inversement proportionnel à leur pauvreté matérielle  – on les voit souvent en compagnie de clochards, leur costume est de loques rapiécées, leur nourriture frugale, etc. ?

Dans chaque récit, on acquiert la conviction que, quoi qu’il arrive, jamais leur fidélité réciproque ne sera prise en défaut. Inséparables comme le prénom du nom, ils seraient incomplets l’un sans l’autre. Voici ce que disent Arnaud de la Croix et Daniel Fano dans Gabrielle Vincent au jour le jour aux Editions Tandem : « La thématique de l’abandon traverse quasi tous les albums jusqu’au dernier (…). Le premier raconte comment Ernest et Célestine ont perdu Siméon, leur doudou, l’objet transitionnel par excellence. Un jour un chien raconte l’histoire d’un chien que ses maîtres ont jeté sur la route et qui va errer avant de rencontrer un enfant (…). Dans Le labyrinthe, Célestine fait en sorte qu’Ernest la perde de vue et puis elle craque, terrifiée à l’idée qu’Ernest pourrait ne jamais la retrouver. » Le dernier récit, Les questions de Célestine, révèle l’angoisse de la gamine trouvée dans une poubelle, heureusement adoptée par Ernest.

Dès lors, il n’est pas étonnant que Gabrielle Vincent ait réalisé une série de portraits en grand format et selon photographies d’un des chanteurs les plus affectifs, Jacques Brel, illustrant en outre Ne me quitte pas et Jef. Ou encore, une longue série de Mère et son enfant. Gabrielle Vincent propose des images qui sembleraient esquisses ou brouillons. Et pourtant, pour chaque dessin publié, il en existe dix, quinze, voire trente. A chaque fois, la dessinatrice recommence à zéro, avec une main et un œil neufs. Elle compense et nie la chape de plomb éducative par le pur jaillissement, pétillant comme l’eau gazeuse expulsée à l’air libre. Le bouchon saute, la gaucherie se transforme en virtuosité graphique virevoltante. Sans la moindre retouche, ces dessins fusent tout en fraîcheur, en impétuosité sans cesse renouvelée, laissant à vif le processus de production comme seuls les enfants en sont capables – ou inconscients. De là l’admiration de la dessinatrice pour la liberté de Picasso, mot que Gabrielle Vincent prend bien soin de ne jamais confondre avec la spontanéité, la désinvolture ou l’incompétence qui ouvrent au « n’importe quoi ». Car cette liberté de l’auteure s’accompagne d’une rare technicité, au désespoir des éditeurs et de leurs équipes de production, d’ailleurs. Un des derniers mots de Désordre au Paradis, récit où la liberté se revendique et s’arrache par le dessin (on y voit Yahvé, désespéré, se livrer au divan du psychanalyste) est « Invente ! » – et non pas « Copie ! ». Ce qu’ont bien compris les cinéastes belges Benjamin Renner, Stéphane Aubier et Vincent Patar, avec leur film Ernest et Célestine, chaleureusement accueilli, dans chaque tranche d’âge, et honoré de nombreux prix un peu partout sur la planète.

Ernest & Célestine
Rouge-Cloître
4 rue du Rouge-Cloître
1160 Bruxelles
Jusqu’au 20 janvier 2019
Du mercredi au dimanche de 14h à 17h
www.rouge-cloitre.be

gabrielle vincent

Monique Martin, Célestine, (c) fondation Monique Martin

gabrielle vincent

Monique Martin, Maternité, (c) fondation Monique Martin

gabrielle vincent

Monique Martin, Couple, (c) fondation Monique Martin

 

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