Henry Moore est considéré comme l’un des sculpteurs les plus importants de la seconde moitié du vingtième siècle. C’est ce que l’on a pu vérifier cet été en Bretagne, à Landerneau, à la Fondation Hélène et Edouard Leclercq jusqu’au début novembre. Dès l’entrée, une photographie géante de l’artiste, mains tendues, accueille le visiteur.

Apprentissages

L’oeuvre d’Henry Moore n’est pas en reste vis-à-vis de l’avant-garde de son temps. Étudiant, il s’imprègne des informations dispensées par ses enseignants férus en la matière, confrères et consoeurs – on pense en particulier à Barbara Hepworth. C’est ainsi que très tôt, il se nourrit des idées de Cézanne, Gauguin, Kandinsky, ce qui est loin d’être évident dans les années 1920. Plus tard, il vit dans une sorte de village d’artistes novateurs, où sont établis Ben Nicholson, Naum Gabo, Paul Nash, et le critique et théoricien Herbert Read. Voyageant en Italie et en France, il noue des relations avec Alberto Giacometti, Constantin Brancusi, Pablo Picasso, Georges Braque, Jean Arp, Aristide Maillol. Jamais il n’oubliera leurs leçons, intégrant plusieurs de leurs innovations dans son oeuvre.

Sa connaissance de l’art contemporain et de ses enjeux va de pair avec l’attrait pour d’autres moments artistiques, on songe à son admiration pour Michel-Ange – difficile de trouver plus classique – mais aussi pour les arts non-européens qu’il découvre au British Museum. Parmi ceux-là, l’art des Cyclades, les arts mésopotamiens et sumériens, l’art d’Afrique, les précolombiens, et de manière générale ce que l’on classe habituellement sous l’étiquette des Arts premiers. Il se dit impressionné par une sculpture maya de type Chac Mool représentant un corps humain couché sur le dos, fortement stylisé, jambes pliées, tête tournée, tenant sur le ventre un récipient destiné à recueillir le coeur d’un sacrifié humain. C’est la vitalité de ces arts qui frappe Henry Moore, la vie ancrée dans la durée et l’expression des croyances profondes d’un peuple, d’une civilisation.

Brimborions

Comme Fernand Léger, le simple soldat Henry Moore participe à la Première Guerre mondiale, conflit à échelle industrielle, y subissant d’ailleurs des attaques au gaz. Il en tire des conclusions radicalement inverses de celles de l’artiste français : le monde nouveau et ses technologies mortifères ne valent pas le coup. Des millions de morts et de blessés, comme autant de coquillages vomis sur la plage après la tempête. Voilà pourquoi les nombreuses photographies de l’atelier montrent, parmi des dizaines de maquettes, des étagères encombrées de centaines de cailloux, galets, morceaux d’os ou de racines, brimborions et déchets minéraux de toute sorte. L’artiste a viscéralement besoin de se connecter à ces vestiges qui défient le temps, sur une échelle bien plus grande que les productions artistiques et techniques humaines. Dans ses admirables dessins de guerre, réalisés dans le métro de Londres pendant le Blitz, les humains deviennent des cocons ou chrysalides comme à l’intérieur d’une gigantesque termitière, des graines enfouies sous terre en attente de jours meilleurs pour se développer. «J’ai étudié les principes du développement organique dans les os et les coquillages au musée d’Histoire naturelle, et j’ai découvert de nouvelles formes et de nouveaux rythmes applicables à la sculpture», dit-il encore, ce qui ajoute ainsi une nouvelle approche, autre que culturelle, à l’ample diversité de son réservoir d’idées plastiques. Ces vestiges du vivant ont un avantage énorme, ils ont traversé les siècles sinon les millénaires, façonnés par le temps. C’est du vécu, pas de la forme. Avec l’empilement de la durée, ils ont acquis la consistance minérale, dense, de la sculpture, déjà ! Ces coquillages, galets, racines, bouts de bois, vieux os proposent un vocabulaire inédit, inhumain littéralement, fait de creux, de trous, de bosses, de branchements, de ruptures, de cavités, de saillies et renflements, de formes à l’intérieur l’une de l’autre, dans lequel le vide est aussi important que le plein, ce qui est un concept inusité dans la pratique de l’art occidental.

OGM

Chaque sculpture est d’abord une maquette, en petit format, que l’artiste façonne en la tenant dans ses mains. Il l’examine de tous les côtés, sous tous les angles, la faisant tournoyer dans l’espace comme si son œil était une mouche ou un drone. Ce premier test réussi, Henry Moore agrandit cette maquette pour la confronter plusieurs mois aux conditions météorologiques, les exposant parmi les arbres de sa propriété au gré des saisons, à toutes heures de la journée, sous toutes conditions de lumière, de pluie, d’ensoleillement, etc. S’en suit le projet final, qui évalue la taille définitive en fonction de l’environnement auquel la sculpture est destinée. On est loin de l’académisme européen enseigné majoritairement à l’époque, que le créateur considère à juste titre comme un éteignoir. L’immense collection d’idées qui forme l’environnement quotidien de l’atelier d’Henry Moore est de fait un gigantesque catalogue des possibles, une panoplie qui montre bien que la création est affaire de connexions, d’alliances, de couplages. L’intelligence du sculpteur est de picorer dans chacune de ces nombreuses et hétéroclites particularités au gré de ses besoins, sans jamais rêver de la moindre synthèse. Il crée ainsi une œuvre originale à partir d’ingrédients venant de toutes parts, comme un cuisinier concocterait un plat à chaque fois différent, à partir de la disparité des cuisines du monde et des vieilles recettes régionales, et à chaque repas son mets, jamais pareil. Fameux défi, mais saveur unique garantie. Jamais, dans l’histoire de l’art occidental, une telle entreprise n’avait été tentée. Elle est aussi le fruit de la mondialisation culturelle qui se met en place. On peut prendre une autre métaphore, impensable à l’époque d’Henry Moore  puisque timidement apparue vers la fin de sa vie : les organismes génétiquement modifiés, qui contiennent dans leur génome des gènes étrangers. Comme les chercheurs actuels dans leurs laboratoires, l’artiste qui innove n’est jamais certain de ce qu’il va trouver, faisant confiance au hasard, ouvert à toutes les opportunités d’où qu’elles viennent, sans rien exclure. Ce qui suppose une capacité constante d’émerveillement et d’attention. Inventer, c’est aussi cela.

Caresses

Henry Moore raconte que, quand il était gamin, sa vieille mère, souffrant de rhumatismes, lui demandait de lui masser le dos avec un onguent. Les mains soulagent, elles frictionnent avec force et douceur. La peau, son grain, sa chaleur, sous laquelle, invisible, il y a des muscles et des os, des résistances plus ou moins nettes, des bosses, des creux. Cette anecdote éclaire la pratique de l’artiste : on quitte le domaine de l’optique pour une autre gamme de sensations. Il s’agit davantage de percevoir, ressentir par le toucher, affectivement, les directions, résistances, glissements, irrégularités, tensions, relâchements, raideurs, les zones plus malléables, l’arrondi qui suit le bombement, les accélérations, différentiels de chaleurs, textures, etc. La surface devient trois dimensions, avec ses zones plus chaudes ou fraîches, l’énergie qui sourd de l’intérieur. Comme un sourcier, voir avec les mains. Façonner une main est un défi depuis les débuts de l’humanité, même les plus grands inventent des trucs afin de ne pas s’y soumettre. Encore étudiant à Leeds, l’épreuve finale consistait à modeler une main, challenge que le jeune Henry Moore a si bien réussi que l’objet fut envoyé dans de nombreuses écoles d’art à titre d’exemple. Passer de l’insolente domination du visible à d’autres types de perceptions, habituellement occultées, peu explorées et pourtant tout aussi riches. Comme la longue caresse dans le noir rencontre la peau aimée, l’écoute, s’échange et se met au diapason de l’autre. Voilà pourquoi Henry Moore n’a jamais peint un seul tableau, préférant d’autres moyens d’appréhender le monde qui est là, sous nos yeux, mais que nos yeux ne peuvent voir.

Henry Moore
Fonds Hélène et Edouard Leclercq
Landerneau, France
Jusqu’au 5 novembre
http://www.fonds-culturel-leclerc.fr

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Henry Moore, exposition à la Fondation Hélène & Édouard Leclercq

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Henry Moore, exposition à la Fondation Hélène & Édouard Leclercq

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Henry Moore, exposition à la Fondation Hélène & Édouard Leclerc

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Henry Moore, exposition à la Fondation Hélène & Édouard Leclercq

 

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