On arrive doucement au bout de cette année de commémoration de Mai 68, avec l’effet paradoxal de muséifier une contestation pour mieux l’anesthésier. Resistance, qui s’est ouvert à La Centrale, s’éloigne de ces sables mouvants. Les choix de la curatrice Maïté Vissault laissent une large place aux artistes contemporains et s’intéressent, à travers quelques œuvres marquantes, aux pratiques artistiques qui ont pu trouver un prolongement chez des créateurs d’aujourd’hui.

D’emblée, la mise en espace de l’exposition atténue l’effet musée pour se rapprocher d’une déambulation dans un quartier occupé avec ses barricades, ses calicots et ses murs qui parlent. Il y a 50 ans, les artistes étaient invités à sortir de leur tour d’ivoire et à se joindre aux voix de la rue. C’est ce qu’a fait Jochen Gerz en apposant au pied des célèbres statues dans l’espace public une petit autocollant Attention l’art corrompt. L’exposition montre une grande photo d’un Michel-Ange remis à l’ordre en Italie et a eu la bonne idée de rééditer les autocollants à destination des visiteurs pour qu’ils puissent, s’ils le souhaitent, poursuivre l’action. En 1968, Marcel Broodthaers était l’un des artistes à investir le Palais des Beaux-Arts et à l’occuper en solidarité avec les mouvements étudiants. Il en a laissé un Drapeau noir et le Département des Aigles qu’il a ouvert chez lui, quelques mois après, pour contester l’autorité des musées.

Détourner les symboles

Chez les artistes, la résistance peut s’exprimer de manière détournée, par le choix des matériaux pauvres, voire dégradables. Robert Filliou, avec ses Boîtes optimistes, désacralise l’œuvre d’art réduite à un fragment de pierre ou témoigne, à l’aide d’un balai et d’un seau, que la Joconde est dans l’escalier. Dieter Roth a façonné des sculptures humbles et touchantes à partir de déchets et de matières alimentaires. S’imaginait-il alors que les directeurs de musée s’arrachent aujourd’hui les cheveux pour arriver à conserver ses œuvres ? Face à un mur où s’affichent les désormais iconiques sérigraphies produites par les Ateliers populaires de l’ex-Ecole des Beaux-Arts de Paris, Dan Perjovschi s’est emparé d’un mur façon street art graffiti cartoon pour détourner les symboles et les slogans de notre présent. Pour Emmanuel Van der Auwera, la première résistance est dans le regard, pour ne pas accepter au comptant les images du discours dominant. Il le traduit dans une installation où un cache de plastique lacéré est posé devant les images de commémoration du 11 Septembre. Cécile Massart a consacré l’essentiel de son travail d’artiste à la question nucléaire. A la Centrale, elle a installé l’esquisse du shelter studio qu’elle se propose d’établir à proximité de la centrale de Tihange. En octobre, elle y passera de nombreux après-midi pour y accueillir les visiteurs.

Message essentiel

Les Guerilla Girls n’ont pas commencé en 68, mais elle en ont embrassé l’activisme et le goût de la performance avec une bonne dose d’humour pour faire passer un message pourtant essentiel : où sont les femmes dans l’histoire de l’art ? La réponse tarde à s’imposer, elles viendront le rappeler lors d’une conférence-performance le 9 novembre. La dernière partie du parcours est consacrée aux vidéos. Middelmen, l’installation vidéo de Mik Aernout, surprend l’apocalypse à la Bourse. Dans Media Burn, le collectif américain Ant Farm mettait à mort la télévision par un autre symbole de la toute-puissance américaine, l’automobile. La vidéo Barricade, barricade d’Emilio Lopez-Menchero, est la captation d’une performance ludique et très fine réalisée à Louvain-la-Neuve. Habillé en Tchantchès réactualisé, il a poussé sa charrette en invitant les habitants et passants de la cité universitaire à lui refiler leur vieux brol pour dresser une barricade. Mais on est samedi, bordel ! C’est le jour des courses. Alors résister, oui, mais à quoi ? On n’a plus trop le temps pour ça.

En antichambre de l’exposition, Carine Fol a ouvert une Open Academy, lieu de débat, de forum et de projection de films où quatre écoles artistiques bruxelloises, l’Académie des Beaux-Arts, La Cambre, le RITCS et la Luca School of Arts viendront croiser leurs cours, leurs ateliers et leurs visions des rapports entre l’art et la société. Un bel héritage de 1968. Une résistance bien vivante.

Resistance
Centrale for Contemporary Art
44 place Sainte-Catherine
1000 Bruxelles
Jusqu’au 27 janvier 2019
Du mercredi au dimanche de 10h30 à 18h
www.centrale.brussels

 

c) Cleo Totti, The Velociraptor, 2013

Cleo Totti, The Velociraptor, 2013

Resistance

Anonyme, La police s’affiche aux Beaux-Arts. Les Beaux-Arts affichent dans la rue, 1968, impr. Atelier populaire de l’ex-école des Beaux-Arts, propriété de la Communauté française en dépôt au CGII

Resistance

David Tartakover, Tel-Aviv – Istanbul, 2009, Collection Centre de la Gravure et de l’Image imprimée, (c) Marc Segond – CGII

Resistance

Emilio López-Menchero, Barricade, Barricade !, 2017

 

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