« Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m’en charge ! » Cette citation, attribuée à Voltaire (mais qu’il a reprise d’Antigonos II, roi de Macédoine au 3e siècle avant l’ère commune), était déjà d’actualité en Italie baroque au 16e siècle. Ce que démontre l’exposition Caravage à Rome, amis & ennemis, au musée Jacquemart-André de Paris jusqu’au 28 janvier 2019.

Un virtuose exceptionnel

Pour réussir, en art, il ne suffit pas de proposer une œuvre de qualité. Encore faut-il une caisse de résonance positive (jadis des mécènes et protecteurs, aujourd’hui les médias). Et négative, car plus on vous décrie, plus vous existez. Le Caravage joue à la perfection de cette stratégie, son image de bad boy fascinant les honnêtes gens, alors que ses rivaux le mettent en lumière tout en pensant le noircir. Plus fondamentalement, on aime à croire que le génie et la folie sont les deux faces d’une même pièce. À première vue, tout évoque l’harmonie dans ce Joueur de luth de 1596.On dirait une photo réalisée à la main, avec un rendu exceptionnel des matières. Le peintre étale sa dextérité à manier la peinture à l’huile et le pinceau afin d’évoquer l’entière gamme des textures, de la plus dure, le marbre, jusqu’aux fragiles et éphémères pétales des fleurs. Il transpose les différentes qualités des bois polis, la transparence du verre, la finesse des tissus, les qualités de papiers, la chair du gamin, la peau des fruits, leurs feuillages. Virtuosité encore à rendre les instruments de musique en oblique, ce qui prouve combien Le Caravage maîtrise les lois de la perspective. Et combien il gère avec habileté le travail des blancs, dans les nuances des plissements de la chemise et les subtiles variations ocrées du papier des partitions. Plusieurs particularités ne peuvent être perçues que sur le tableau original, l’utilisation des glacis qui renforcent l’éclat des parties qu’ils recouvrent, tout en nuançant la couleur, tandis qu’à l’inverse, du sable très fin est mélangé au pigment afin de renforcer le contraste entre les zones brillantes et les zones mates. Enfin, ce tableau est une ode magnifique aux cinq sens, le son via la musique et le chant, le toucher délicat des instruments, le goût des fruits, les senteurs variées émanant du bouquet, et la lecture de la partition.

Zones d’ombres

Une telle perfection ne va pas sans susciter des rancoeurs, en premier lieu dans le chef de Giovanni Baglione, le rival le plus ardent du Caravage et son plus acharné détracteur. Ils s’accusent mutuellement de plagiat, allant plusieurs fois jusqu’au procès pour diffamation. Jusqu’à ce que l’irréparable survienne : une fête dégénère en bagarre, et, vendetta oblige, tenu par le code d’honneur, Caravage trucide d’un coup d’épée l’ami – très puissant – de l’ennemi d’un ami. Il lui faut fuir la justice. Sa réputation de fauteur de troubles et de criminel violent le suivra désormais comme son ombre. A bien y regarder, quelques indices montrent combien ce tableau si parfait s’éloigne de l’idéal de la Renaissance toute en lumière radieuse, unificatrice, gage d’un monde du même type. Le fond bistre, tanné, barré d’une source lumineuse localisable, en haut à gauche, est pesant comme le ciel d’orage qui gronde au loin. Les observateurs ont pointé le vêtement d’époque typiquement féminin de l’adolescent, tout comme sa coiffure, ce qui ne manque pas d’ambiguïté. Son regard séducteur se détourne sur votre droite comme si une autre présence captait son attention, ce qui crée malaise. Si le violon semble bien posé sur la table, sa volute et son cheviller préfigurent les nombreux objets en équilibre instable présents dans nombre des tableaux du Caravage, dagues et couteaux souvent, et aussi la merveilleuse Corbeille de fruits de la Pinacothèque Ambrosienne à Milan, peinte quelques années après le Joueur de luth. De même, les marques et coups dans la peau des fruits, préludes aux rides et au pourrissement du temps qui passe.

Luth, violon, opéra

Un nouveau monde s’annonce, initié par la Contre-Réforme qui envisage les moyens nécessaires pour endiguer le succès grandissant du Protestantisme. Un programme se développe que l’on qualifierait aujourd’hui de publicitaire : il faut séduire le peuple des crédules, par une architecture imposante, ses ors et ses richesses décoratives, des mises en scène théâtrales, une musique émotionnelle. L’attention portée à ce qui peut impressionner les sens. C’est Jacopo Peri qui compose le premier opéra en 1598, deux années après l’accomplissement du tableau du Caravage. Il est intéressant de constater encore que Claudio Monteverdi, premier compositeur d’opéra d’envergure, est né en 1567, quatre années seulement avant Caravage, à Crémone, patrie des luthiers. Il n’est donc pas étonnant que l’instrumentiste s’en réfère à une tablature, sorte de partition, mais plus accessible car adaptée à chaque instrument, ni qu’il chante un madrigal, musique profane d’inspiration populaire. Plus significatif, l’adolescent – un être en transition – joue du luth, instrument en voie de raréfaction à l’époque, car victime de son image élitiste, voire intimiste, liée à son manque de volume sonore, tout le contraire du tonitruant Baroque en gestation. Bientôt, le jeune joueur de luth troquera son instrument pour le violon, inventé il y a peu. Et sa voix deviendra peut-être capable de chanter la pièce réservée aux basses, caractéristique de l’opéra, dont, sur le marbre, le livret n’est pas encore ouvert.

Caravage à Rome, amis & ennemis
Musée Jacquemart-André

Paris
Jusqu’au 28 janvier 2019
www.musee-jacquemart-andre.com

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Caravage, L’amour sacré et l’amour profane

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Caravage, Ecce Homo

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Caravage, Saint Jérôme

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Caravage, Le joueur de Luth

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