Cela faisait plus de 20 ans qu’une peinture de Vincent Van Gogh n’avait été vendue aux enchères en France ! Le 4 juin à Paris, à l’occasion de la vente impressionniste et moderne d’Artcurial, le tableau Raccommodeuses de filets dans les dunes (1882) a été vendu au prix de 7 065 000 €.

Estimée entre 3 millions et 5 millions d’euros, cette œuvre fut présentée en preview au public belge ainsi que cinq oeuvres de Gauguin. Pour Vinciane de Traux, directrice de l’antenne bruxelloise d’Artcurial, point de relais pour la salle de vente française qui vise dans la capitale de l’Europe les amateurs belges et surtout étrangers, la présentation de cette toile fut l’occasion, durant Art Brussels, de mettre plus encore en valeur le lieu et de faire connaître ses nombreuses activités autour des expositions.

Mais comment expliquer qu’une oeuvre de cette importance, bien que datant de la période hollandaise, soit exposée à Bruxelles et vendue à Paris ? Selon Teio Meedendorp, senior researcher au Musée Van Gogh d’Amsterdam où elle fut exposée au cours des huit dernières années, ce n’est pas vraiment une surprise, puisque chaque année plusieurs Van Gogh apparaissent dans des ventes, en général à Londres ou New York chez Christie’s, Sotheby’s voire Bonhams. Au cours des dernières décennies, les ventes dans les maisons belges, allemandes, néerlandaises ou françaises furent rares et, lorsque c’est le cas, elles concernent en général des peintures ou dessins d’avant 1885. Par contre, toujours selon l’expert néerlandais, les œuvres de la grande période française, d’Arles, de Saint-Rémy et d’Auvers, sont généralement vendues par le biais des grandes maisons britanniques, où l’on s’attend à ce qu’elles atteignent des sommes records.

En vente chez Sotheby’s New York en juin, on trouvait une lithographie des Mangeurs de pommes de terre, et chez le concurrent Christie’s une Vue de l’asile et de la Chapelle de Saint-Rémy, peinture qui fut longtemps la pièce centrale de la collection d’Elisabeth Taylor et qui a été mise aux enchères en mai de cette année. Quant aux derniers Van Gogh vendus, ils l’ont été à Londres chez Sotheby’s fin février : il s’agissait d’une aquarelle de 1883, pour 465 000 livres, et un simple croquis d’une nature morte de 1890, acquise pour le tiers de ce prix.

Autre avis éclairant sur le sujet, celui de Wouter van der Veen, directeur scientifique de l’Institut Van Gogh. Il vient de signer chez Actes Sud un ouvrage provocateur intitulé Le capital de Van Gogh, dans lequel il bat en brèche l’image de peintre maudit de Vincent, bon bourgeois calviniste – religion pour qui la réussite sur Terre est une obligation morale, et qui démontre que cet ancien employé chez un marchand d’art avait prévu sa réussite posthume et faisait preuve, les lettres de l’artiste à son frère en témoignent, d’une très bonne connaissance du marché de l’art de l’époque.

D’après l’auteur de cet ouvrage, les ventes les plus élevées ne sont pas forcément les plus signifiantes. « A mes yeux, un croquis sans ambition qui rapporte 725 000 € (ndlr, Sotheby’s 21 juin 2016) est bien plus parlant que les 50 millions de dollars en 2015 pour le Paysage au ciel orageux» Par contre, Wouter van der Veen décrit l’oeuvre mise en vente par Artcurial et datée d’avant la grande période, comme très émouvante, d’un peintre qui se cherche encore, étonnamment moderne et qui évoque selon lui Edward Munch.

Poursuivant quant au prix atteint par des oeuvres, van der Veen précise : « Laboureur dans un champ a changé de mains le lundi 13 novembre 2017 pour 81,3 millions de dollars US. Une somme importante, dépassant de 30 millions la somme estimée par les experts de Christie’s. La question qui revient systématiquement après ce type de vente est de savoir si une telle somme est bien raisonnable. Et nombre d’articles de presse relèvent que le créateur de la toile n’a presque rien vendu de son vivant, ce qui suscite un sentiment d’injustice. On se dit (à tort) que Vincent van Gogh, héros populaire, créait pour tout le monde et pas seulement pour la petite frange favorisée de la population qui peut se permettre de dépenser des sommes aussi folles. On préfère voir ses tableaux dans des musées que dans des coffres-forts de particuliers fortunés. » Toujours selon Wouter van der Veen, l’acquisition d’un tel tableau n’est donc pas une dépense, mais un placement sûr et recherché. Et l’expert d’ajouter dans un sourire : « Il sera vraisemblablement dorloté, et vieillira mieux dans un coffre-fort tropicalisé, à l’abri des UV, qu’accroché aux cimaises et exposé aux millions de radiateurs ambulants émetteurs de gaz et d’eau que nous sommes. »

Raccommodeuses de filets

Le Capital de Van Gogh, Actes Sudl

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