Il n’y a rien de plus intime que le rapport avec la mort. Les peintures et dessins de l’Anversoise Cindy Wright au château de Gaasbeek semblent s’en délecter avec un rendu policé qui renvoie aux grandes heures des natures mortes et vanités. Ce qui pourrait passer au premier regard pour une vaine démonstration de savoir-faire stérile distille peu à peu son délicieux poison. Car ce qui intéresse l’artiste n’est pas tant de reproduire le passé que de lui emprunter ses techniques pour titiller les contradictions de nos contemporains face à la mort et au vivant.

Un crâne fixe le visiteur de ses orbites vides dès l’entrée dans la salle de garde. Et il l’accompagnera tout le long de son parcours dans une série de fusains rehaussés d’aquarelle. Des papillons colorés couvrant peu à peu l’os blanchi de la mort pour en couvrir son inéluctabilité d’un voile de légèreté. Quand elle peint une nature morte avec un crâne, c’est pour le plonger dans une végétation malmenée, couvertes d’insectes exotiques et de bouteilles en plastique chiffonnées, comme celles qui débordent, dans une autre toile, d’une des poubelles du site de l’Alhambra à Grenade. C’est ainsi que nous vivons.

Touche hyperréaliste

Le premier choc vient de la chambre d’Egmont, une petite pièce circulaire plongée dans le noir avec juste assez de lumière pour apprécier Rabbit hole, un lapin mort qui semble léviter dans sa blanche virginité. Les pattes sont croisées sur le ventre mais la discrète incision sanglante sur le crâne ne laisse aucun doute sur son funeste sort. Avec sa pelisse de peluche, la créature invite aux caresses, ce qui n’est pas le cas du lapin écorché dont le portrait nous attend dans la cuisine. Un œil rond nous fixe entre muscles et tendons. C’est le même animal, mais ce dernier est caché dans les frigos des bouchers avant la découpe en vue d’être cuisiné. Avant de peindre, Cindy Wright passe toujours par la photo qu’elle prend elle-même, puis par un traitement digital avant de revenir à la touche hyperréaliste de l’huile et du pinceau. Parfois, son image fait un détour par la macrophotographie, comme dans Meatpearls, où elle a agrandi quelques centaines de fois un morceau de côtelette de porc qui devient méconnaissable. La chair morte métamorphosée en une galaxie lointaine.

Humour grinçant

Le charme des expositions à Gaasbeek tient aussi à l’écrin exceptionnel du château de la marquise Visconti. Et de son enfilade de pièces richement meublées et décorées. Mobiliers et petits objets s’engagent dans un dialogue étonnamment fécond avec les œuvres d’art. Les oreilles ne sont pas négligées non plus puisque la visite s’accompagne des compositions expressément créées par le luthiste Jozef van Wisem.

Loin d’être uniforme, la touche picturale de Cindy Wright se fond dans l’image et dans le sujet, jouant la matière ou un certain flou par endroits. Un humour parfois grinçant est présent dans certaines œuvres comme Lam Gods, qui présente des morceaux de viande (d’agneau) sous une cloche en verre. Un mélange de sacré et de profane qui fait écho à notre rapport distancié avec la viande et à la récurrence des scandales alimentaires. Dans Festoon of fruits and fly, elle s’inspire des natures mortes de l’âge d’or, mais elle dispose avec malice ses fruits, fleurs et insectes autour d’une ampoule électrique suspendue à des fils rouge et bleu. Dans Bubblegum Bee, l’excroissance rose brillante sur laquelle un bourdon est posé rappelle les matières organiques que l’artiste peint avec minutie. Mais ce n’est rien d’autre qu’un de ces chewing-gums qui s’incrustent sur nos trottoirs et s’avèrent un piège mortel pour l’insecte butineur. La mort est là où on ne l’attend pas, mais décidément elle colle aux pattes.

Cindy Wright
Dead Poetry,
Château de Gaasbeek
40 Kasteelstraat

1750 Gaasbeek (Lennik)
Jusqu’au 4 novembre
Du mardi au dimanche de 10 à 18h
www.kasteelvangaasbeek.be

 

Dead Poetry

Cindy Wright, Alhambra, 2012, (C) Cindy Wright

Dead Poetry

Cindy Wright, Haunted by Ill Angels, 2014, (C) Cindy Wright

Dead Poetry

Cindy Wright, Bubblegum Bee, 2014, (C) Cindy Wright

Dead Poetry

Cindy Wright, True colors ° (nr 6), 2016, (C) Cindy Wright

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.