En 1955, Nicolas de Staël se jette dans le vide depuis la plus haute terrasse de sa résidence à Antibes. Il avait 42 ans. On a souvent attribué cet acte à un chagrin d’amour. Mais est-ce bien la seule raison ? L’Hôtel de Caumont à Aix-en-Provence présente jusqu’à la fin septembre une impressionnante sélection de ses dernières toiles peintes dans le Midi, suggérant qu’il pourrait y avoir une autre raison, moins romantique.

L’histoire de la peinture au vingtième siècle en Europe ne ressemble guère à un long fleuve tranquille. Les valeurs ancestrales liées à la terre s’effritent, tandis qu’émerge la déterritorialisation liée au monde moderne. Nicolas de Staël, d’origine russe, réfugié en Pologne, puis éduqué en Belgique par une famille d’ascendance italienne, naturalisé français, personnifie cette déstabilisation. Il voit le jour en 1913, au moment exact où Marcel Duchamp constate le décès de la peinture classique issue de la Renaissance. Et pourtant Nicolas de Staël passera sa vie à lui faire un bouche à bouche passionné afin de lui rendre vie, jusqu’à déclarer forfait au milieu des années 1950, lorsque les carottes sont cuites et que l’art américain, Pop Art en tête, s’apprête à asseoir sa domination sur l’entièreté du monde artistique planétaire. Son oeuvre serait-elle cette tentative, l’une des plus belles incarnations du dernier souffle des siècles qui nous précèdent ?

D’un côté, Nicolas de Staël est l’un des plus purs matiéristes de sa génération, ses tableaux sont peints au couteau large comme une truelle. Sur la toile, il ne cesse d’accumuler les couches, comme l’humus thésaurise les millions d’années. Il maçonne. Chacun de ses tableaux, fût-ce l’image de la femme aimée et nue, est avant tout un terreau coloré dont il faut ressentir la consistance matérielle, la profondeur, l’épaisseur, le poids pictural. Qu’il peigne l’eau ou un ciel d’azur, il bétonne ! De l’autre côté, on remarque l’éthérisation du propos, la volonté d’en référer le moins possible à une quelconque représentation. Un indice suffit, si ténu soit-il. Mais un signe quand même, un copeau, une trace ADN invisible au premier regard. Le tableau s’achève quand ces contraires s’enchevêtrent l’un dans l’autre sans plus pouvoir s’en dépêtrer, abstrait quel qu’en soit le sujet, et représentatif quel qu’en soit le degré d’abstraction. Une telle oscillation permanente est-elle supportable ? Et si, durant les dernières années de sa vie en Provence, le peintre au sommet de son art cherchait à apaiser cette tension d’équilibriste sur son fil ? D’autre part, comment se renouveler, surprendre, où tout simplement ne pas sombrer dans la facilité à partir d’une proposition aussi simple ? Riche, célèbre, admiré, seul pourtant (exalté, amoureux fou, excité/déprimé et sombre/lumineux, sautant d’un pôle à l’autre), peut-être éreinté par l’entreprise picturale à laquelle il a si intensément voué sa vie, il écrit dans l’une de ses dernières lettres « Je sais ce qu’est ma peinture sous ses apparences de violence et de forces en conflit perpétuel, elle est fragile, fragile comme l’amour…».

Nicolas de Staël en Provence
Hôtel de Caumont
Aix-en-Provence
Jusqu’au 23 septembre
www.caumont-centredart.com

nicolas de stael

Nicolas de Staël, Agrigente, 1954, Collection Particulière / Courtesy Applicat-Prazan, Paris, (c) Adagp, Paris, 2018, photo Comité Nicolas de Staël

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Nicolas de Staël

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Nicolas de Staël, Paysage de Provence, 1953, Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid, (c) Adagp, Paris, 2018, photo Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid

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