Lorsque les sociologues du futur voudront connaître l’état des relations humaines de la seconde moitié du 20e siècle en Europe, ils consulteront de volumineux ouvrages et une montagne de documents. Lire la saga des Schtroumpfs leur épargnerait du temps. Cet été, petits et grands sont invités à plonger dans l’univers des Schtroumpfs qui fêtent leurs 60 ans. Mais avant de se rendre à Brussels Expo, analyse !

On a rarement remarqué que l’invention des Schtroumpfs en 1958 coïncide avec l’Exposition universelle de Bruxelles qui se tient au même moment. La petite Belgique y réalise la collecte du monde, mettant en exergue les spectaculaires prouesses technologiques vecteurs de progrès. Par exemple, les Soviétiques y présentent Spoutnik, premier objet qui ouvre l’ère de la conquête spatiale, soit, en mille fois plus grand, une nouvelle conquête de l’Ouest comme en Amérique jadis, tandis que le petit peuple des Schtroumpfs revendique l’exact inverse, l’attachement à la terre, l’autarcie, le village limité à ses frontières où aucune de nos valeurs n’a cours. Dans un monde pas plus élevé qu’une pomme, ou un champignon, chaque Schtroumpf porte un nom, pas un nom de famille lié à une activité ou une origine, mais de l’une ou l’autre caractéristique (Grognon, Farceur, Costaud, etc.). Tous sont cependant interchangeables dans l’uniformité de leur apparence, hormis le Grand Schtroumpf, vêtu de rouge et à la barbe blanche comme saint Nicolas ou le père Noël, partageant avec ces deux mythes illustres la générosité, une sagesse mâtinée de science, un pouvoir dont il n’abuse jamais, comme un père protecteur qui parle de ses petits Schtroumpfs avec un brin d’émotion dans la voix. Il assume ses presque six siècles dans un pays où les centenaires sont des gamins.

De conflits, point, ou peu, vite réglés, car ce petit peuple ne se connaît pas d’ennemi. Une armée n’est donc pas nécessaire, pas plus qu’une police, puisqu’ils sont aussi indispensables l’un à l’autre que les pièces d’un puzzle. On sait que le bleu de leur peau est une couleur choisie par défaut, ce bleu est celui du ciel, de l’azur sans nuage. Pas de cimetière ni d’hôpital. Pas de famille ni de couples, car le renouvellement des générations est une question qui ne se pose pas. L’organisation sociale des Schtroumpfs nous fascine, tant ce monde en réduction vit sans aucun des stress qui nous accablent, pollution, urbanisation, technologies, vitesse, rendement, injustices, profit, maladies, vieillesse, voitures automobiles et autres vecteurs de communication, consommation, destructrice des ressources de la planète, etc. (la liste est longue).

Tête en bas

Le 23 octobre 1958, l’apparition des Schtroumpfs dans ce qui s’intitule encore La flûte à six trous semble un nouvel élan narratif chez Peyo. Or, l’apparition des petites créatures bleues ferait davantage partie du processus qui génère l’ensemble de la série Johan et Pirlouit. Dans Le châtiment de Basenhau, le premier récit en 1952, Johan est page du roi. Pourtant, très vite, c’est auprès du comte de Tréville — donc quelques étages plus bas dans la hiérarchie de la noblesse — qu’il trouve une raison d’être. Il ne faut pas longtemps pour que le manant appelle son nouveau patron par son prénom, courant mille dangers pour sauver celui qu’il considère désormais comme un frère. Quant au roi, il n’apparaît plus que comme un vieillard, faible, loin de la stature et de la prestance d’un monarque. Un petit vieux sans plus d’avenir. Johan le serviteur se meut sans le moindre complexe parmi les grands de ce monde, chevaliers, barons, mais voyous pour la plupart, indignes de leur supposé rang. Des usurpateurs, traîtres à la hauteur de leur condition. Bientôt, leurs titres et qualités ne seront même plus mentionnés, devant se contenter d’un peu glorieux messire. Le titre de ce premier récit évoquerait déjà le programme de Peyo, Basenhau ou bas en haut décrivant on ne peut plus clairement l’attirance vers le bas qui anime la plupart de ces récits. Ainsi l’apparition de Pirlouit à peine deux années plus tard, en 1954, puisqu’il s’agit d’un nain, un paria, moins que rien, négligeable et méprisé. Il se révèle pourtant très vite, et malgré tous ses défauts, le plus dense des personnages de la galerie. Avec l’invention de Pirlouit, le roi, de Tréville, Johan s’effacent, car le nabot tire la série vers le sol, au propre comme au figuré, lui qui pratique à merveille l’art de la dissimulation dans les herbes, pour apparaître et disparaître là où on ne l’attend pas, dépositaire de toutes les qualités et tous les défauts à la fois, amoureux de la plus mauvaise musique (Pirlouit peut aussi s’entendre « pire l’ouïe »), des jeux de mots les plus consternants et autres calembours au ras des pâquerettes. Petit, certes, mais grand de coeur, affectueux et empathique, détenteur d’une indéniable hauteur d’âme, ce dont ne peuvent se targuer les nobles, jaloux et cupides qui peuplent ces premières aventures (il faut relire Le sire de Montrésor pour s’en convaincre), en attendant de glisser vers la délinquance bourgeoise, par exemple Mathieu Torchesac dans… La flûte à six schtroumpfs, précisément ! C’en est désormais fini des grands de ce monde. C’est là que les Schtroumpfs apparaissent pour la première fois. Oh, bien modestement d’abord, à couvert, littéralement, puisqu’ils avancent camouflés. C’est une touffe d’herbe qui se déplace, puis quelques indices d’une présence, à peine visible, mais constante. Parions que c’est parce que Peyo sentait intuitivement que le processus de descente vers le multiple indifférencié et les proliférations toujours plus anonymes aurait pu, aurait dû, se poursuivre. Quelques pistes existent, un oeuf, du pollen, que l’auteur n’a pas eu, hélas, l’occasion de développer.

Cela ne marche qu’en se détraquant

Le monde des Schtroumpfs est en tout point opposé au nôtre car sans compétition, monnaie, progrès, religion exigeant d’imposer ses croyances par la force. On suppute que l’appellation village maudit — où il fait pourtant si bon vivre — est une ruse afin d’en tenir les humains éloignés. Voilà pourquoi cet univers nous fait rêver. Le coup de génie de Peyo sera d’y introduire nos dysfonctionnements. A chaque récit le sien. Pêle-mêle — et sans vouloir être exhaustif —, on y trouve dès la première histoire une sorte de peste noire venue du dehors, prélude aux agressions répétées de Gargamel, envahisseur cruel et vicieux. Avec Le Schtroumpfissime, Peyo raconte les dérives du pouvoir et la manière dont le totalitarisme s’installe de manière insidieuse, s’appuyant sur des complicités lâches.

La Schtroumpfette évoque les jalousies qui divisent l’unité du groupe. L’apprenti Schtroumpf, la science qui dérape. Le Cosmoschtroumpf ou le rêve d’aller voir ailleurs, l’herbe n’étant jamais aussi verte que dans le pré d’à côté, semble-t-il, tandis que Schtroumpf vert et vert Schtroumpf est une parodie de nos petits problèmes communautaires. Dans un autre registre, Le Schtroumpf financier met en scène un monde soumis à la seule logique de la finance, alors que Le Schtroumpf olympique parle de la question de la compétition sportive, du dépassement de soi. Etc. Chaque récit se base ainsi sur l’un ou l’autre des problèmes qui sont les nôtres aujourd’hui, de quoi relire La Comédie humaine de Balzac ou Les Caractères de La Bruyère.

Schtroumpf is beautiful

Cette obsession du petit devait fatalement secréter son contraire, les géants. En effet, ils sont quelques-uns à peupler l’univers de Peyo. Si nombre de grands et forts gaillards apparaissent à intervalles réguliers, aucun n’égale le mastodonte qui défend la source des dieux. Une brute épaisse au langage limité à un seul Rhâââ !, une bête issue tout droit de la préhistoire, hirsute, massue à la main. Il est significatif que le premier périple en solo des Schtroumpfs (Les Schtroumpfs noirs) est aussi le premier minirécit hébergé en supplément au Spirou normal, qui pour l’occasion semble bien grand. On a peu remarqué, encore, que la série Johan et Pirlouit, et les Schtroumpfs qui en découlent, précèdent de peu Small is beautiful, le livre qui fit sensation, au point d’être considéré parmi les cent livres les plus importants publiés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L’ère des mini- est en route. Mary Quant s’apprête à vêtir les filles de minijupes, tandis qu’Alec Issigonis dote les séducteurs d’une arme fatale avec la Morris Mini Minor, véhicule de légende qui passera à la postérité sous le simple nom de Mini. Si Small is beautiful est publié au début des années 1970 sous la signature d’Ernst Friedrich Schumacher, la citation est empruntée à son ami et mentor Léopold Khor, et date des années 1950, soit contemporaine de la création de Johan et Pirlouit.

Peyo ne se sent bien que tout en bas, deux anecdotes le confirment. On sait que l’auteur conseillait à ses assistants de se considérer comme couchés à ras de terre pour bien dessiner les Schtroumpfs. Et, d’autre part, son frère raconte : « Quand il était dans sa chambre, on ne le retrouvait jamais un livre en main : il aimait lire n’importe quel texte, couché à plat ventre sur son lit, la tête dépassant du matelas, afin de pouvoir lire le texte posé par terre… et on lui disait toujours « Enfin, Pierre, tiens-toi convenablement, le sang va te monter à la tête ! » Rien n’y faisait, il aimait cette façon d’être qui lui permettait de vivre la tête en bas ! »

La Schtroumpf expérience
Brussels Expo Palais 4
Jusqu’au 2 septembre
http://www.smurfexperience.com/

schtroumpfs

Peyo, La flûte à six schtroumpfs, Dupuis, 1975

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