Belle retrospective de l’artiste belge Jean Brusselmans au musée municipal de La Haye aux Pays-Bas. A voir jusqu’au 10 juin.

«Dans mes tableaux, une ligne reste une ligne, une touche de couleur ou un empâtement ce qu’ils sont. Le vrai peintre renonce au trompe-l’œil pour rechercher une vérité plus haute » disait Jean Brusselmans. Cette vérité nourrit-elle la pensée picturale du début du XXe siècle, formalisée par Maurice Denis : «Avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, un tableau est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées» ? Brusselmans dispose de trois options pour réaliser ce programme. Soit il peint des objets naturellement planes, comme des cartes à jouer, ou des assiettes. Soit il traite la profondeur comme une suite de plans, verticaux. Soit il réduit les sujets volumétriques à de simples découpes surfacières. Bien entendu, la plupart des tableaux combine souvent les trois. Il y a ce que l’on sait (le monde à plusieurs dimensions), et ce que l’on perçoit (la vérité de la toile plane) : la peinture se joue entre les deux, pouvant se lire simultanément de cette double manière. Et l’on pense à cette figure réversible emblématique de la Gestalt, une vasque qui se perçoit aussi bien comme un double profil. Est-il étrange que la Gestalt, les tableaux de Brusselmans, l’énoncé de Maurice Denis sont trois propositions quasi similaires et simultanées, alors que ces personnes ne se sont jamais rencontrées, vivant à des lieues l’une de l’autre dans des contextes culturels bien différents ? Voilà qui pose question : Brusselmans, peintre jaloux de son indépendance, qui se tient à l’écart des mouvements artistiques, qui s’irrite de l’étiquette qu’on lui colle sur le dos, qui se veut hors circuit, et qui peut-être malgré lui produit une oeuvre emblématique de son époque. Peut-on rester imperméable à l’environnement dans lequel on mijote ? L’air que l’on respire serait-il avant tout l’air du temps ?

«Une ligne reste une ligne, une touche de couleur ou un empâtement ce qu’ils sont» et donc, plutôt que de s’évertuer à rendre la texture de ce pot en grès, la fluidité d’un voile nuageux, l’agencement de ce feuillage, la densité d’un sillon labouré, Brusselmans rend visible la consistance du pigment coloré pâteux étalé sur une toile granuleuse que l’on nomme peinture à l’huile, avec ses spécificités qui dépendent à la fois du geste qui le pose, de l’outil, du support, et la manière dont ces éléments interagissent entre eux. Ainsi, le peintre privilégie l’évidence du métier, et donne à voir ce qu’est réellement la peinture au sens littéral du terme. Voilà pourquoi il faut voir les tableaux en vrai, de tout près, car aucune reproduction, imprimée ou sur écran, ne peut rendre les textures des coups de brosse absolument variés et disparates de ces toiles (Avec Les rideaux rouges, Rik Wouters, contemporain et ami de Jean Brusselmans, ne fait pas autre chose…). Une fois peinte, la toile est figée, au contraire du paysage à l’apparence sans cesse modifiée, au gré de la position du soleil, des nuages, des saisons, etc. Certes, un instantané photographique résoudrait la chose, mais Brusselmans préfère là-aussi une solution équivalente ­à la dualité profondeur / plan, mais dans le domaine du temps, organisant ses images en instants de vie que l’on peut aussi comprendre comme affirmation de permanence, à la fois l’un et l’autre… comme dans la Gestalt !

Lorsqu’il peint des fleurs, Brusselmans préfère des lilas, fleurs qui poussent en grappes. A la mer, ses rouleaux tempêtueux font penser à des gousses remplies de touches de peinture comme autant de petits pois. Cela va du long ruban aux coups de brosse saccadés, ils s’additionnent en germinant l’un contre l’autre. Peinture directement cellulaire, les aplats se tassent sur la toile, les coutures de chaque alvéole dessinent le trop-plein de pâte. Peinture végétale, peu importe qu’elle évoque la mer ou le soleil. Cela buissonne et bourgeonne de partout. L’art ne serait qu’un exercice conceptuel s’il n’était incarné dans une poétique qui le nourrit, et on ne dira jamais assez le rapport à la terre de Jean Brusselmans. Quand il peint, il est jardinier, patient dépositaire d’un savoir qui fait autant avec le temps circonstancié de la météo locale que le temps statistique de chaque saison, confiant, à l’écoute du monde enfoui sous la surface, afin d’en exploiter les meilleures conditions de fertilité. Même l’hiver. La robe noire à pois blancs de sa femme ressemble à une cosse remplie de graines, à une grappe de groseilles, une carotte de maïs, un plant de tubercules. Jamais le grain de la toile (que Brusselmans laisse apparaître, brut, ça et là) n’a aussi bien porté son nomLa terre, la toile, l’image, riches et fécondes, ensemencées, en attente, comme en couvaison. Voilà pourquoi au siècle de la vitesse et de l’immédiat, une telle peinture ne peut revendiquer le devant de la scène. Jean Brusselmans, enraciné dans son Pajottenland où il résidera toute sa vie.

Ils sont cultivateurs, il est peintre, mais pratiquent le même amour de la terre et du métier : «Attachés de l’aube au soir au très dur travail des champs qui occupe la famille entière, hommes, femmes et enfants, ni les saisons, ni les intempéries ne leur laissent un moment de repos. C’est ce labeur incessant qui a donné au paysage brabançon ce visage si beau, si harmonieux que nous lui connaissons. Car, il faut le dire, bien que cela paraisse étonnant, sans le travail, sans l’obstination de ces hommes frustres nous ne connaîtrions pas cet ensemble d’une beauté incomparable qu’est le paysage brabançon», écrivait-il encore.

My Flemish Fatherland
Jean Brusselmans
GemeenteMuseum Den Haag
Den Haag
Pays-Bas
Jusqu’au 10 juin 
https://www.gemeentemuseum.nl

 

Brusselmans

Jean Brusselmans, Nature morte à l’éventail, 1948, (c) Groeningenmuseum

Brusselmans

Jean Brusselmans, Lilas, 1931, (c) Schone Kunsten Antwerpen

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Brusselmans

Jean Brusselmans, Dame au canapé, 1937, (c) Stedelijk Museum Amsterdam

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