Le temps passe. L’ADAM – Brussels Design Museum, a déjà 2 ans et demi et quelques centaines de milliers de visiteurs au compteur. Pour l’escalier d’entrée conçu par  le bureau d’architecte Jean Nouvel, cet âge semble marquer le début de la crise d’adolescence : soutenu par des poteaux de chantiers, l’installation fait peine à voir. Temporaire, nous dit-on … Mais inquiétant au regard de la jeunesse de l’édifice. L’intérieur de l’ADAM porte aussi cà et là des signes d’usure, stigmates logiques de sa fréquentation. A vrai dire, ceux-ci lui donnent un certain côté roots… Oserait-on dire belge ? Entretemps également, l’appellation Art & Design Atomium Museum semble avoir disparu des tablettes, au profit de Brussels Design Museum. Bien vu : l’expression est bien plus lisible touristiquement parlant, et la collection du musée possède une identité assez forte pour s’affranchir quelque peu du célèbre monument. Il y a fort à parier qu’au prochain arrêt, ce soit au tour d’ADAM de débarquer…

Le temps passe. Il y a près de 30 ans, l’Union Soviétique disparaissait. Le délitement économique et les troubles politiques qui suivirent allaient figer le design post-soviétique dans un froid sibérien, entrainant une rupture identitaire critique au passage du nouveau millénaire. Aujourd’hui, comment reconstruire l’identité d’une discipline en manque de repères tant historiques qu’esthétiques? C’est précisément la mission du Moscow Design Museum, chargé de promouvoir le design russe, mais surtout d’en inventorier les racines. Un sacerdoce nécessaire à la construction d’une nouvelle identité esthétique, une mission d’autant plus difficile que, pendant longtemps, il n’existait pas de design russe à proprement parler : jusqu’à la fin des seventies, le régime soviétique pratiquait la distinction entre artistes-constructeurs et artistes spécialisés dans le graphisme industriel. Les designers ne pouvaient pas monter de studios commerciaux, et leurs noms ne dépassaient que rarement les petits cercles d’initiés. Ultime obstacle au travail mémoriel, le contexte économique par delà le rideau de fer, qui rendait difficile voire impossible la production de masse des prototypes designés : on estime que moins d’un tiers des projets mis en oeuvre furent réalisés, les autres sacrifiés sur l’autel de l’économie planifiée.

Premier changement majeur en 1973, l’adoption par l’URSS de la Convention Universelle sur le Droit d’auteur. A cette époque, les designers du VNIITE, l’institut soviétique de recherche en esthétique technique, vont pouvoir sortir de l’isolement pour échanger, comparer et discuter la discipline avec leurs homologues occidentaux. Mais cette ouverture arrive tard, une quinzaine d’années seulement avant l’effondrement total du communisme soviétique.

Back to the future

Soviet Design. Red Wealth propose, grâce à un remarquable travail d’inventaire, de découvrir l’histoire et l’âge d’or du design soviétique. Regroupant près de 600 objets emblématiques sur un spectre allant des années 1950 aux Jeux Olympiques de Moscou (1980), l’exposition possède son lot de pépites visuelles. Parmi les têtes d’affiche : une Volga parquée dans le hall du musée, dont les courbes caractéristiques retarderont certainement votre entrée, pour un cliché narcissique de circonstance ou simplement pour vos yeux.

Car c’est là le point fort de l’exposition Soviet Design : une singularité esthétique indéniable, à laquelle s’ajoute une approche historique et méthodique. En choisissant d’aborder le design soviétique par divers aspects du quotidien : photographie, audio, sport, cinéma, emballages industriels, Soviet Design. Red Wealth permet au visiteur de laisser libre cours à son imagination : ce sont des pans de vie entiers qu’on recompose au gré des objets rencontrés. La formule prend, qu’on ait connu ou pas cette époque dualiste, charnière de nos sociétés modernes. On extrapole, un peu. On flâne, beaucoup. On voyage, assurément… Le temps passe.

Pour rassasier ceux qui préfèrent l’ivresse de la connaissance aux plaisirs des sens, l’exposition fait la part belle aux ressources vidéos : Tout au long du parcours, des interviews de designers de l’époque viennent contextualiser les plans et prototypes, exposés seulement pour la deuxième fois hors de Russie. N’en dévoilons pas plus. Vous connaissez déjà les prémices et la fin, allez découvrir le script…

Et à la fin de votre visite, même si vous l’avez probablement déjà fait, vous n’oublierez pas de faire un petit crochet par la collection du Plasticarium, où certains ensembles mobiliers vous laisseront pantois quant aux innombrables possibilités techniques et artistiques offertes par cette géniale et préoccupante découverte.

Soviet Design. Red Wealth.
ADAM Brussels Design Museum
Jusqu’au 21 mai 
www.adamuseum.be

Miron Lukyanov, Poster

Dream! Dare! Create!, Miron Lukyanov,  Soviet Design. Red Wealth, Brussels Design Museum, 2018

Soviet Design. Red Wealth, Adam, 2018

Vue de l’exposition Soviet Design. Red Wealth, Brussels Design Museum, photo Christophe Licoppe, 2018

Radio Spidola Irbitis

Transistor radio Spidola, design Adolf Irbitis, 1962, Soviet Design. Red Wealth, Brussels Design Museum, 2018

Poster, Berezovski, Brussels Design Museum

Poster, 1975, Berezovski et al, crédits Moscow Design Museum, Exposition Soviet Design. Red Wealth, Brussels Design Museum, 2018

Soviet Design. Red Wealth, ADAM, 2018

Vue de l’exposition Soviet Design. Red Wealth, Brussels Design Museum, 2018, photo Christophe Licoppe

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.