« Cet atelier est comme un cerveau, avec ses pensées visibles, le grand mêlé au trivial, et çà et là, parmi la clarté, des trous d’ombre, des hantises hideuses, un effrayant cauchemar. De la cervelle humaine coule le long des murs, bouillonnante de vie et de pensée, et ailleurs semble figée sous un coup de folie. Le peintre est, on le voit, de la race des grands faiseurs de songes. », écrivait Camille Lemonnier à propos de l’atelier d’Antoine Wiertz. Portrait de cet artiste belge et de son musée bruxellois.

Antoine Joseph Wiertz (Dinant, 1806-Ixelles, 1865) a peint des tableaux d’histoire, des vanités, des portraits, mais s’il est un peu connu, c’est grâce à ses monumentales représentations mythologiques. Peintre d’un romantisme tardif et fantasque, aux sujets macabres et scènes exaltées, ayant fait ses études à l’Académie d’Anvers, il est tôt fasciné par l’œuvre de Rubens et les vibrantes incarnations du baroque. A la suite d’un voyage en Italie et la découverte de la mythologie grecque et romaine, il peindra une toile toute chargée de démesure élastique, Les Grecs et les Troyens se disputant le corps de Patrocle. Mais avant cela, on oublie souvent qu’il fut un peintre néoclassique, un virtuose auteur également de remarquables trompe-l’œil, dans la droite lignée d’Ingres – il suffit de regarder à travers le voile des délicates vapeurs qui drape sa Jeune fille se préparant au bain. Malgré un prix de Rome en poche et quelques succès – ses peintures hors norme sont un véritable spectacle –, Paris le boude et il gardera toute sa vie une terrible rancœur à l’encontre de la capitale des arts, dont il se moquera bien : le Salon du Louvre refusera une toile de Rubens que Wiertz avait signé de son nom !

Un peintre belge

A regarder avec plus de recul ses grandes compositions, cantonner Wiertz dans le rôle d’un peintre aux accès morbides dignes d’un décorateur forain surdoué est un nouveau leurre. Notons que notre pays, en matière de morbidité et de macabre, a accouché de quelques magistraux illustrateurs du genre, qu’il s’agisse de Félicien Rops, Henry de Groux, Jean Delville, Léon Frédéric ou James Ensor. Sans doute Wiertz aurait-il été l’égal d’un Titien ou d’un Tintoret quelques siècles plus tôt – avec des compositions comme Le Triomphe du Christ. Mais dans les années 1860, la peinture change radicalement dans les mains d’un Courbet puis celles d’un Manet. Et l’Impressionnisme arrive à grands pas.

Doté d’une ambition et d’un ego sans doute au-delà de la moyenne, Wiertz est néanmoins un progressiste paré d’idéal qui prend la défense du peuple contre la guerre, milite pour la démocratie et contre la peine de mort, il aimerait, dit-il, éduquer les populations en accrochant ses tableaux dans les hôtels de ville, les palais de justice et les gares… A la suite de ses projets picturaux démesurés, il concevra, pour la cime du rocher qui surplombe sa ville natale, une sculpture de quarante-cinq mètres de haut intitulée Le Triomphe de la Lumière – on dit qu’elle influencera Bartholdi pour la conception de sa Statue de la Liberté… (1) Jamais réalisée en ces dimensions, Dinant en fera pourtant exécuter une version réduite qui sera installée dans la cour de son hôtel de ville. En 1914, Dinant subit les ravages de la guerre, l’hôtel de ville n’est plus que ruines, seule restera debout dans ce champ de misère la statue de Wiertz, la Lumière triomphant ainsi de la mort.

Ayant mis au point à partir de 1853 une peinture mate – qu’il entend étendre a fresco sur toile, afin d’éviter le miroitement des grandes surfaces à l’huile –, il s’intoxiquera de toute cette chimie expérimentale aux néfastes essences et mourra dans son atelier en 1865. Epuisé par son travail de titan, seul à se mesurer à Rubens et Michel-Ange, seul à mener le combat pour ses idées gigantesques. Une foule considérable suivra ses funérailles, sa dépouille sera embaumée selon la méthode ancestrale égyptienne et repose au cimetière d’Ixelles. Son cœur placé dans un coffret en plomb et remis à la Ville de Dinant disparaîtra lors de l’incendie de l’hôtel de ville en 1914 ainsi que toutes ses archives…

Son atelier

L’atelier avec maison d’habitation et jardin conçus par Wiertz lui-même de 1850 à 1853 a été donné à l’Etat belge à la condition que cet ensemble soit reconverti en musée consacré à l’artiste. Au milieu du siècle, Wiertz est à la recherche d’un lieu à la démesure de ses œuvres, il propose à Charles Rogier, alors ministre de l’Intérieur – qui donnera son nom malgré lui à la plus vilaine place de la capitale – de céder quelques-unes de ses œuvres en échange du financement d’un atelier. L’accord est conclu entre l’Etat et le peintre en 1850, Wiertz lui offrant trois œuvres emblématiques et l’Etat lui allouant 30.000 francs belges pour la construction d’une maison et d’un atelier attenant. En 1851, le peintre achète un terrain isolé rue Vautier – sur un remblai du chemin de fer du quartier du Luxembourg alors en plein chantier – mais les fonds s’avèrent insuffisants pour mener à bien le projet jusqu’au bout. En 1853, l’Etat lui alloue une nouvelle somme, en échange d’autres œuvres, pour permettre de concrétiser le rêve du peintre qui projette en outre de construire une folie s’inspirant d’un temple dédié à Neptune qu’il a visité à Paestum.

Cette même année, l’Etat est d’accord de prendre en charge l’entretien des lieux avant que Wiertz, en 1861, ne négocie l’achat d’un terrain voisin en échange du tableau Le Phare de Golgotha. Peu avant sa mort, l’artiste décide de léguer l’ensemble de son œuvre à l’Etat belge à condition que toutes ses toiles sans exception demeurent dans l’atelier. Un an plus tard, les vœux de l’artiste sont exaucés, faisant de ce lieu un musée dédié à son œuvre. Le premier conservateur sera Hendrik Conscience – le célèbre écrivain anversois auteur du Lion des Flandres. En 1868, l’on construisit les trois salons en enfilade pour les œuvres de petites dimensions et, dans les années 1870, le musée recevra une nouvelle entrée et une conciergerie et l’habitation sera aménagée pour accueillir son conservateur. La folie sera en partie détruite – pour quelle raison, négligence ou décrépitude naturelle, voire peut-être les deux ? – dans l’entre-deux-guerres. Il n’en reste aujourd’hui qu’une colonne brisée envahie de végétation. Tout comme l’un des murs qui reproduisait en briques les colonnes du temple grec de Paestum.

Le Musée Wiertz

A chaque génération et au gré des modes – qui vont, amnésiques, comme des bouchons sur l’eau des temps –, l’Etat se demande ce qu’il va faire de ce don encombrant – ce cadeau pourtant sans poison – qu’est le Musée Wiertz. Plusieurs fois, et notamment lors du saccage d’un large pan du patrimoine immobilier du quartier Léopold dans les années 1980, ce bout de siècle, cette parcelle de souvenir, cette part de notre culture a failli disparaître à jamais. Cette fois, c’est l’Europe et son château de faux marbres, vrais PVC et triples vitrages isolants qui s’attaque à ce musée des Songes, le combat est inégal mais pas forcément perdu d’avance. Ceci dit, s’il faut en arriver à vendre – pour un euro symbolique, comme il a été annoncé – une partie des lieux et conserver intact le musée – qui est un gouffre financier creusé en grande partie par sa gratuité –, le jeu en vaudrait peut-être la chandelle. Mais une question se pose : ont-ils regardé d’assez près les images de Wiertz, ce qu’elles recèlent, ce qu’elles continuent à nous révéler ? Ont-ils vu le malaise voire l’épouvante se dégageant de La révolte des Enfers contre le Ciel, de L’enfant brûlé, de L’inhumation précipitée, de Faim, Folie, Crime, de Pensées et visions d’une tête coupée – on raconte que le peintre se serait tenu sous l’échafaud pour interroger la tête (l’on guillotinait encore à la porte de Hal au milieu du siècle…) – d’Une scène de l’Enfer avec ce Napoléon fumant comme un rôti sorti d’un four ? Est-ce bien l’image qu’ils veulent donner de l’Europe ?

Mais oui, il s’agit d’un Musée – avec une majuscule comme à cette merveilleuse terminologie aujourd’hui lâchement abandonnée qu’était le Palais des Beaux-Arts, cela avait bigrement plus de gueule que l’analphabète et bicommunautaire Bozar –, l’un des derniers de cette trempe, sans technologie inutile, le spectacle est imprimé sur les murs comme sur des falaises, il suffit de regarder, c’est renversant ! Et arrêtez de le repeindre ou de changer les luminaires, c’est en marge du temps, depuis leurs cimaises encrassées et leurs recoins obscurs que ces vieux musées nous parlent le plus justement. Et puis, l’Etat belge, en 1865, a promis à Wiertz de prendre en charge l’entretien de sa maison et de son atelier et de maintenir en vie son héritage pour les générations futures. Les représentants actuels de l’Etat (et de la Commune et de la Communauté et de la Région et de cette montagne de paperasses faite pays) iraient-ils jusqu’à rompre un serment, trahir une parole ?

Il faut y aller en pèlerinage au moins une fois par an, chaque Belge en tout cas, qui a tant soit peu conscience de son patrimoine. Et pour cette génération d’architectes d’une Belgique naissante, qui s’appelaient Charles de Coster – il faut relire ce chef-d’œuvre qu’est La légende d’Uylenspiegel –, Guido Gezelle, Gustave Wappers, Jean-Baptiste Madou, Joseph Stevens, Charles de Groux puis bientôt Félicien Rops et Constantin Meunier. Juste avant les grands aventuriers du Symbolisme qui firent de notre pays un phare culturel pour toute l’Europe, celle de la Culture, née plus d’un siècle avant celle du Marché. Et voir la dernière colonne de la folie de Wiertz, ce petit temple cousin de celui de Paestum dédié à l’Océan. Gloire éternelle – celle d’un ciel peuplé de dieux et d’une renommée éclatante – à Antoine Joseph Wiertz, c’est bien le moindre des hommages que nous puissions lui rendre !

(1) A noter que la ville de San Francisco fit ériger au début du XXe siècle une copie de 12 pieds sur une base de 30 du Triomphe de la Lumière d’après Wiertz sur les hauteurs du Mount Olympus. La statue tombera en miettes à partir des années 1940, il n’en reste plus aujourd’hui qu’une partie du socle et une légende.

Notons encore qu’il n’existe plus aucun catalogue disponible sur l’artiste, juste quelques cartes postales à l’abandon dans les vitrines du musée et des images de qualité souvent médiocre à récolter au petit bonheur dans la collection mal archivée d’internet…

https://antoinewiertzfanclub.wordpress.com/

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Antoine Joseph Wiertz, Les Grecs et les Troyens se disputant le corps de Patrocle, vers 1844, courtesy Wiertz Museum

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Antoine Joseph Wiertz , Le triomphe de la lumière, 1862, courtesy Wiertz Museum

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Antoine Joseph Wiertz , Le triomphe de la lumière Dinant, 1914

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Musée Wiertz, Jardin Temple de Paestum

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Vue intérieure du musée Wiertz, Les Salons

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Antoine Joseph Wiertz, L’inhumation précipitée, 1854, courtesy Wiertz Museum

 

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