Figure montante de l’art international, l’artiste franco-algérien Adel Abdessemed a créé plusieurs œuvres spécialement pour la première monographie qu’il propose au MAC’s du Grand-Hornu. Conçue comme une œuvre totale, elle est un écho fragmenté de la violence qui fracture le monde et des questions qu’elle suscite.

En décembre 2016, alors qu’ils se rendaient en Syrie pour y soutenir les troupes russes, 60 membres des Chœurs de l’Armée rouge ont péri dans le crash de leur Tupolev 154, englouti en mer Noire près de Sotchi. La mort de ces soldats chantants a créé un choc bien au-delà des frontières russes. De la Volga au fleuve Jaune, on a entonné Otchi Tchiornie en hommage aux disparus. Cette chanson traditionnelle donne aussi son titre à l’exposition et à l’œuvre maîtresse que l’artiste franco-algérien Adel Abdessemed a réalisé pour le Grand-Hornu.

La banalisation de l’horreur

Ils sont 27 figures hiératiques sculptées dans du bois noirci par le feu, figés la bouche ouverte sous leur large képi. L’image est visuellement très forte. La légèreté et la douceur soyeuse de la matière offre un contraste troublant et absurde avec l’ampleur de la catastrophe. Au pied des sculptures noires s’étend un tapis rouge qui se prolonge tout au long de l’exposition et par lequel l’artiste a voulu symboliser l’institutionnalisation par le pouvoir de la violence sous toutes ses formes. Ce même contraste est aussi présent dans Bristow, sculpture figurant un pigeon muni d’une ceinture d’explosifs posé sur le dossier d’un banc public. Un raccourci visuel et poétique de la banalisation de l’horreur suite à la répétition des attentats. Les murs de la salle suivante sont couverts de portraits de soldats en pied, réalisés au fusain. L’arme pointée ou au repos, immobile ou en mouvement, ces soldats anonymes ont pour eux la force du nombre et eux aussi sont devenus une présence banale dans les gares et les rues commerçantes. La dernière œuvre est plus énigmatique. Une grande structure faite de rouages et de balanciers symbolise la mécanisation du temps qui nous rend tous un peu plus esclaves chaque jour. Indifférents aux mouvements et aux grincements, un chien et une poignée de chats semblent dormir, ou sont-ils morts vaincus par les rouages du temps ? L’œuvre s’intitule Moutarde, en référence, dit l’artiste, au condiment utilisé dans les campagnes comme répulsif contre les chats. Ou est-ce plutôt au gaz ypérite, produit de la logique mécaniste de la civilisation humaine ? A chacun de juger.

Un manifeste contre la barbarie

Adel Abdessemed fait partie de ces artistes qui arrivent à synthétiser en une œuvre certaines des questions qui traversent la société contemporaine. Artiste multidisciplinaire, réputé adepte d’un art provocateur, il est finalement plus insaisissable que polémique.

Dans cette exposition qu’il présente comme un manifeste contre la barbarie, le sens des images se dérobe à une interprétation tranchée. Le propos est cependant plus clair dans les œuvres présentées à la Dvir Gallery à Bruxelles dans l’immeuble Régence. Le titre Le Chagrin des Belges ne fait pas référence à l’œuvre d’Hugo Claus mais bien à la gestion très personnelle qu’avait Léopold II de son État du Congo et surtout au sort peu enviable réservé aux travailleurs dans les plantations de caoutchouc. Une série de portes calcinées, la poignée toujours intacte, sont adossées contre le mur. Les sculptures en bas-relief font apparaître des indigènes au bras raccourcis en pointe. Sur le sol, dans un coin de la pièce s’entassent quelques dizaines de mains coupées en bois calciné rassemblées comme le fruit d’une banale récolte. On n’a qu’à se baisser.

Adel Abdessemed
Otchi Tchiornie
MAC’s Grand-Hornu
82 rue Sainte-Louise
7301 Hornu
Jusqu’au 3 juin
Du mardi au dimanche de 10 à 18h
www.grand-hornu.be

Le Chagrin des Belges
Dvir Gallery
67 rue de la Régence
1000 Bruxelles
Jusqu’au 14 avril
Du mardi au vendredi de 10h30 à 18h30
Samedi de 12 à 18h30
www.dvirgallery.com

 

Abdessemed

Adel Abdessemed, Soldaten, 2012-2014, Otchi Tchiornie, MAC’S

Abdessemed

Adel Abdessemed, Bristow 2016, Otchi Tchiornie, MAC’S, photo Marc Domage

Abdessemed

Adel Abdessemed, Bristow, 2016 (détail), Otchi Tchiornie, MAC’S, Photo Marc Domage

Abdessemed

Adel Abdessemed, Feux, 2018, Le Chagrin des Belges, Dvir Gallery

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.