Le Wiels nous offre à voir l’exposition Paroles, de Saâdane Afif. Son œuvre multiforme va de l’installation à l’affiche, de la sculpture au texte, de la musique à la collection. Une balade intrigante et pleine d’humour.

Saâdane Afif (France, 1970) dit de lui qu’il est un artiste conceptuel bavard. Il fait appel en permanence au savoir-faire d’artisans, de musiciens, d’écrivains. Son œuvre est en perpétuel devenir, puisqu’il ne s’interdit pas de la faire évoluer lui-même ou de la donner pour continuation à d’autres artistes. C’est la troisième exposition en Belgique de cet artiste né en France en 1970 et qui vit et travaille à Berlin depuis 2004. Il a présenté un néon au Wiels en 2007 et une œuvre dans l’exposition Atopolis à Mons en 2015. L’exposition à voir aujourd’hui est une rétrospective présentée par ordre chronologique. On y découvre 10 installations des 15 dernières années, en un parcours qui aboutit à un studio de répétition dans lequel le public peut mettre en musique les chansons écrites autour des œuvres d’Afif par d’autres créatifs.

Autour de chaque œuvre ou groupe d’œuvres, sur les murs, des textes sur celles-ci – poèmes ou chansons –  demandés par l’artiste à ses amis. « C’est une chaîne, explique Afif. Ces textes montrent le processus qui se met en place au moment de l’intégration d’une œuvre dans une communauté. » L’artiste présente son travail comme jamais achevé. Le studio de répétition est une métaphore littérale de l’exposition et de sa relation avec les visiteurs. « Les questions récurrentes que je me pose sont : pourquoi parle-t-on de l’art ? Comment les œuvres d’art apparaissent-elles ? Les œuvres nous sont d’abord étrangères. Doit-on les apprivoiser et les intégrer ? Alors, elles deviennent un profond facteur de lien entre les gens et permettent de développer une communauté autour d’elles, » explique-t-il. « Duchamp disait : C’est le regardeur qui fait le tableau. Ma question est : Que se passe-t-il dans la tête du regardeur quand il regarde une œuvre ? »

Dans une première salle, Black Chrods, 13 guitares électriques branchées sur 13 amplificateurs : une installation sonore contrôlée par un programme informatique. Un système automatisé gratte les cordes de chaque guitare. Lente et mécanique, la série d’accords évoque le tintement des cloches et – en l’absence de tout musicien – crée une bande-son plutôt fantomatique. L’artiste y a joint un néon, Paroles. Et une affiche.

Depuis 2005, Saâdane Afif emploie l’affiche comme outil pour synthétiser les faits qui entourent un projet. « L’affiche permet de nommer chaque personne qui a accompagné le processus ou y a participé, (…) une façon de mettre en valeur l’idée selon laquelle l’œuvre et l’artiste ne se construisent pas seuls, » détaille-t-il.

Dans la deuxième salle, un tapis marocain noué main est la trace d’un ensemble de performances organisées sur la place Jemaa el-Fna à Marrakech. Lors de la Biennale de Marrakech en 2014, Afif a invité le professeur Dhmad Boutfounast à donner chaque soir une conférence sur les concepts de base de la géométrie. Chaque leçon couvrait un concept – point, ligne et plan, cercle, triangle, rectangle, polygone et volume.

Plus loin, au centre de la salle, un cercueil en forme de… Centre Pompidou. Il a été fabriqué au Ghana par des artisans. Dans ce pays, il est habituel de se faire enterrer dans un objet qui reflète leur vie ou leur profession. Ce cercueil serait celui de l’artiste, qui se souvient de sa première visite à Beaubourg, ainsi que de son exposition lorsqu’il fut lauréat du prix Marcel Duchamp en 2009.

Beaucoup d’humour encore pour cette bâche Philippe/Filip de/van Belgique/België, qu’il avait montrée durant la Biennale de Louvain-la-Neuve en 2017 et qu’il présente ici pliée, alors qu’on reconnaît encore sans peine le visage du Roi.

The Foutain Archives (Augmented), 2008-2017 présente les publications, catalogues, guides et livres consacrés à Foutain, l’œuvre que Marcel Duchamp présenta sour un pseudonyme en 1917 et qui fut perdue ensuite, non sans avoir été photographiée par le photographe et galeriste Alfred Stieglitz. Cette trace, cet archivage, fit de cette œuvre l’icône conceptuelle qu’elle est encore aujourd’hui. Afif archive lui aussi tout ce qu’il trouve à ce sujet depuis 2008. Ce faisant, il poursuit, élargit et entretien cette œuvre. Selon le même processus qu’il utilise pour ses propres créations, quand il demande des textes ou des musiques à ses amis. Cette trame qui se tisse, ce réseau mouvant, organique, jamais achevé est le point d’orgue de son travail, qu’on pourrait voir comme une seule grande œuvre sans bords ni cadre, mettant en lien des dizaines de personnes, sans compter les visiteurs. C’est là, précisément, que se déploie toute la poésie et la beauté de son travail : dans cet immense champ qui croît au fil des actions, des interactions et des regards. Cette interconnectivité, cette collectivité, ce besoin de faire ensemble, si présent chez les artistes actuels, est une invitation. Allez-y, laissez-vous faire. C’est beau.

Saâdane Afif
Paroles
Wiels
354 avenue Van Volxem
1190 Bruxelles
Jusqu’au 22 avril
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
www.wiels.org

Saâdane Afif

Saâdane Afif, vue de l’exposition « Paroles”, Wiels, Bruxelles 2018, photo Hugard & Vanoverschelde

Saâdane Afif

Saâdane Afif, vue de l’exposition « Paroles”, Wiels, Bruxelles 2018, photo Hugard & Vanoverschelde

Saâdane Afif

Saâdane Afif, vue de l’exposition « Paroles”, Wiels, Bruxelles 2018, photo Hugard & Vanoverschelde

Sadaâne Afif

Sadaâne Afif, Philippe/Filip de/van Belgique/Belgïe, courtesy l’artiste, photo Muriel de Crayencour

Saâdane Afif

Saâdane Afif, vue de l’exposition « Paroles”, Wiels, Bruxelles 2018, photo Hugard & Vanoverschelde

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