Le 21 janvier dernier, dans les locaux du Musée du Cinquantenaire, s’est tenue une conférence peu banale au sujet d’un artiste du XIXe siècle débutant, Giovanni Battista Lusieri. Qui était donc cet artiste méconnu, au demeurant excellent dessinateur ? Pourquoi son nom est-il venu jusqu’à nous ? C’est ce que Tatiana Poulou, archéologue au ministère de la Culture de Grèce, a voulu expliquer ce jour-là à un public invité par le Comité belge pour la réunification des sculptures du Parthénon. Suivons le guide.

Nous sommes en août 1800. Engagé par lord Elgin, ambassadeur britannique auprès de l’Empire ottoman, pour dessiner des vues d’Athènes, le peintre paysagiste Lusieri, âgé alors de 45 ans et connu pour ses vues de Naples appréciées des touristes anglais, découvre cette ville alors sous domination turque. Il est fasciné : il y a tant à découvrir, tant à dessiner ! Parmi les merveilles qu’il découvre, le Parthénon en ruines sur la colline de l’Acropole.

Pendant ce temps, à Constantinople, lord Elgin et son secrétaire, Richard Hamilton, envisagent l’achat de sculptures de l’Antiquité en Grèce, suivant en cela l’engouement général des élites occidentales pour l’art grec. Très vite, conseillés par Lusieri, ils élaborent un projet fou : enlever du bâtiment du Parthénon les sculptures en marbre du Pentélique, œuvres du sculpteur Phidias. Pour cela, il leur faut un décret – un firman – du Sultan, autorisant lord Elgin à procéder à la dépose des marbres.

L’original du firman a disparu et ne subsiste que sa traduction en italien. Les termes n’y sont pas toujours – volontairement ? – clairs. Il est dit qu’on ne peut porter atteinte à l’intégrité du Parthénon, qui peut être vu, contemplé et dessiné mais que l’autorité locale ne peut empêcher que soient retirés qualche pezzi di pietra quelques morceaux de pierre avec des inscriptions et des figures. Lord Elgin, aidé par Lusieri – qui devient son homme de l’ombre dans ce projet, joue sur les mots et obtient ce qu’il veut à force de prébendes et d’espèces sonnantes et trébuchantes. Dans un univers aussi corrompu que celui des possessions de l’Empire ottoman, les choses ne traînent pas : 12 statues des frontons, 156 plaques de la frise et 13 métopes, sans compter la frise du temple d’Athéna Nikè et une cariatide de l’Erechtéion. Pour la frise et les métopes du Parthénon, Lusieri et son équipe ne s’embarrassent pas de scrupules : les marbres sont sciés dans leur épaisseur pour être détachés du monument. En tout, plus de 200 caisses quittent la Grèce entre 1801 et 1805 !

Les marbres – à l’exception d’un chargement disparu dans un naufrage – atteignent le Royaume-Uni où ils aboutissent pour la plupart dans la propriété en Ecosse du 7e comte d’Elgin, sans protection, à ciel ouvert. Quelques années plus tard, lord Elgin, ruiné, vend les marbres du Parthénon au British Museum.

Critiqué de son temps par lord Byron pour la dépose et le transfert des marbres en Grande-Bretagne, lord Elgin cessa les contacts avec Lusieri qui, d’Athènes où il s’était définitivement établi, réclamait sans cesse argent et pension pour services rendus. Et la malédiction des marbres poursuivit Elgin alors que Lusieri, qui en avait été le maître d’œuvre, sombra dans les oubliettes de l’histoire.

Un vibrant appel

En 1986, dans un discours devenu célèbre à l’Oxford Union, la ministre de la Culture grecque Melina Mercouri lança un vibrant appel au retour des marbres du Parthénon à Athènes. Cette restitution, disait-elle, est unique et ne constitue pas un précédent pour d’autres restitutions. « We are asking for something unique, something matchless, something specific to our identity », insista-t-elle.

Depuis, imperturbablement, le British Museum – et le gouvernement britannique – refusent que les sculptures du Parthénon soient déplacées de la lumière de la Tamise pour être exposées sous le soleil de l’Attique. En 2002, excédés pas ce refus constant, plusieurs hommes politiques et archéologues belges décidèrent de constituer un Comité belge pour la réunification des sculptures du Parthénon, devenant l’un des 18 comités nationaux poursuivant le même objectif. L’espoir était que le retour des marbres ait lieu à l’occasion des Jeux olympiques d’Athènes en 2004. Hélas, le fair-play britannique ne fut pas au rendez-vous.

En 2009, l’inauguration du très moderne et emblématique nouveau Musée de l’Acropole, avec sa galerie du dernier étage mêlant originaux restés sur place et moulages de la frise du Parthénon, ouvrit de nouveaux espoirs : en vain.

Nous sommes en 2018. Loin de s’affaiblir, le mouvement international en faveur de la réunification des sculptures du Parthénon ne cesse de prendre de l’ampleur. Ce n’est plus une demande de la Grèce vis-à-vis du Royaume-Uni. C’est un appel mondial qui suscite de plus en plus d’adhésions, compte tenu du caractère unique de l’enjeu, qui n’est pas d’ouvrir une boîte de Pandore, mais qui est de restituer à un immeuble son intégrité – les frises du Parthénon sont en effet, selon la formule juridique, un immeuble par destination.

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Musée de l’Acropole, Athènes

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Giovanni Battista Lusieri, Le Parthenon

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