Depuis des années, l’historien de l’art Constantin Ekonomides s’est consacré à l’étude des œuvres des peintres luministes belges. Il est animé par la conviction qu’il faut les regarder pour leurs qualités propres, et non par rapport à ce passionnant moment de la peinture dite impressionniste qui apparaît en France à partir de 1874. L’Association du Patrimoine artistique propose une exposition de ces artistes luministes, montée à partir de collections privées.

Une œuvre d’art vaut pour ce qu’elle est et dit, et non pour ce qu’elle annonce. Les novateurs, qui ont tourné le dos à l’académisme dont l’école française avait mis en place le système dès 1800 en Belgique, sont apparus au tournant des années 1850 et 1860. La réception par le public belge de ces peintres en rupture complète avec le système n’est pas allée sans peine. Plusieurs d’entre eux connurent une misère noire. Les groupements et expositions créés par ces artistes n’eurent qu’une vie éphémère, marquée par les difficultés financières. En se mêlant à La Chrysalide et fréquentant ces artistes novateurs à la fin des années 1870, Octave Maus – collectionneur et critique d’art – fit ses classes auprès d’eux et entra pleinement dans la compréhension de la problématique de l’art de son temps.

En prenant en main le Groupe des XX à partir de 1883, Maus servit d’abord ses amis, puis s’arc-bouta sur eux pour séduire et approcher les créateurs français les plus novateurs du moment. Ceux-ci commençaient à percer en France et étaient à la recherche de débouchés dans les pays voisins. Les artistes belges y gagnèrent, au début, un public enfin prêt à regarder leurs œuvres, aux côtés d’autres venues de France, d’Angleterre ou d’Allemagne, auréolées au moins du prestige lié à ces grandes nations. Maus développa alors sa vision d’un mouvement général novateur. Ce louable internationalisme, qui était aussi celui de Stefan Zweig au même moment, s’explique également comme une réaction idéologique à la montée des nationalismes dont on sait à quel désastre ils allaient finalement conduire l’Europe. Mais les Vogels et Ensor se retrouvèrent alors aux côtés d’écoliers appliqués de l’impressionnisme, et en particulier de l’impressionnisme français. Leur originalité et leurs propres orientations plastiques se trouvèrent noyées dans un mouvement général confus dont le ton semblait de nouveau venir d’un pays voisin. Et, à l’académisme qu’ils avaient si vivement combattu, succédait un autre conformisme et d’autres barbons disposés à leur dicter la voie de leur création. Maus, en revanche, trouva dans ce développement de son rôle sur le plan international une façon d’amplifier son action, son pouvoir, et son volume d’affaires comme agent. Le sentiment de trahison que ressentirent ses amis, proches compagnons du début, se comprend. Il a laissé des traces chez les artistes et, surtout, l’histoire de l’art depuis lors s’est malheureusement écrite et en partie passée à la remorque de l’art français.Il est vrai que si Maus s’était limité à mettre en valeur les artistes belges, il n’aurait pu faire de son action un métier à temps plein, ni abandonner le barreau. Mais, peut-être, la spécificité de la création artistique en Belgique y aurait-elle davantage gagné.

Ses écrits le prouvent, Octave Maus avait parfaitement saisi la problématique théorique et formelle qui sous-tendait depuis l’impressionnisme, l’aventure de l’Art moderne. Mais, chez Vogels, chez Ensor, chez Evenepoel ou Rik Wouters et Spilliaert, le sujet ne recule jamais devant la forme et celle-ci au contraire le sert. Sous son pouvoir, le sujet se transforme, il s’approfondit, se densifie, creuse le sens et débouche sur la contemplation, il explore la sensation, devient recherche du bonheur, suspension du temps, rêverie, nostalgie, fantasme ou cauchemar, cri ou même revendication. La problématique de la forme en soi, le jeu théorique qui a débuté avec l’impressionnisme, qui s’amplifie avec le post-impressionnisme et les Nabis, qui engendre le fauvisme, et qui débouchera sur le sujet prétexte et sur le cubisme, tout ce mouvement qui ira vers l’art abstrait ou l’art non figuratif, a-t-il jamais intéressé les grands créateurs belges ? Leur génie était ailleurs.

Vous verrez une quarantaine d’œuvres de Louis Artan, Jos Albert, Anna Boch, Frantz Charlet, Émile Claus, Henri de Braekeleer, Anna de Weert, Roger-Maximilien Dubois, Henri Evenepoel, James Ensor, Adrien-Joseph Heymans, Marcel Jefferys, Lucien Frank, Georges Lemmen, Albert Marquet, Xavier Mellery, Jenny Montigny, George Morren, Périclès Pantazis, Émile Sacré, Alfred Sisley, Théo Van Rysselberghe, Guillaume Van Strydonck, Eugène Verdyen, Guillaume Vogels, Rik Wouters appartenant à des collectionneurs privés.

Les XX et la Libre Esthétique
Impressionisme – Luminisme – Fauvisme
Association du Patrimoine Artistique
7 rue Charles Hanssen
1000 Bruxelles
Jusqu’au 31 mars
Du jeudi au samedi de 14h à 18h
hwww.associationdupatrimoineartistique.be

octave maus

Émile Sacré, Femme à l’ombrelle, (c) collection privée

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Georges Lemmen, La bonne soirée, 1910 (c) collection privée, courtesy Thomas Deprez Fine Arts

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Jos Albert, Fleurs dans un vase sur un coin de table, 1912, (c) collection privée

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Emile Claus, Neige matin, 1892 (c) collection privée

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Roger-Maximilien Dubois, Fillette à la robe bleue (c) collection privée

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Adrien-Joseph Heymans, La drève ensoleillée (détail), (c) collection Bara-Venke

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Guillaume Vogels, Le clocher de l’église Saint-Pierre à Ostende, Ancienne collection Octave Maus, (c) collection privée

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Octave Maus, photographie anonyme vers 1896, photo Luc Schrobiltgen

 

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