Petit poisson deviendra grand… On connaît la fable de Jean de La Fontaine, et son issue tragique pour le carpillon. Tout autre est cette exposition chez Quadri de Josse Goffin, qui, à septante-neuf ans, renouvelle à chaque présentation de ses oeuvres une fraîcheur et un plaisir de dessiner que bien de jeunes artistes pourraient lui envier.

Cette jouvence a toujours été la source de narrations construites à partir de fragments, qui s’associent selon les lois de l’improbabilité, et forment alors un organisme pas du tout étrange à l’imagination d’un enfant ou un biologiste spécialiste des mutations. Il s’agit d’un jeu, où la fantaisie de l’auteur semble la seule loi, à condition de se rappeler que les mots jeu et fantaisie signifient la liberté d’imaginer, les désirs qui ne répondent à rien d’essentiel, un ensemble de choses imprévues et agréables, etc. Comment réussir une telle greffe, et la transformer en image, de façon cohérente ? On entre ici au coeur de la pratique de l’artiste, dont le rôle serait d’apporter l’harmonie, douce et silencieuse, fluide, parmi tant de disparate venu on ne sait d’où. Cela commence avec le dessin au crayon noir sur fond blanc. Pas un tracé opaque, plombé, mais une marque où transparaît encore le grain lumineux du papier. Ailleurs, le noir est obtenu par pointe sèche, ce qui lui confère un aspect plus vaporeux encore. La main trace des formes, amples, généreuses, épurées, ouvertes, fermées, qui s’emboîtent, se répondent, se provoquent, accordant autant d’importance aux pleins qu’aux vides, aux détails qu’à l’ensemble. Ce puzzle mis en place, chacune se nourrit ici de couleur, là de texture, là encore d’une combinaison des deux, et là enfin, de rien. Cohésion visuelle oblige, chaque exposition apporte sa gamme colorée, ici les ocres. Il faut avoir vu à l’atelier les nombreux crayons pastels couleur terre pour comprendre que ces camaïeux se déclinent en un nombre considérable de nuances, de l’orange au jaune, foncées ou plus claires, rehaussées par leur contraste : des bleus célestes, légers. C’est avec les doigts que l’artiste mignote ces poudres, les dame de manière progressive jusqu’aux gradations infimes et subtiles qui font le sel de l’oeuvre, leur goût. Il n’est plus nécessaire de passer par un outil extérieur au corps, crayon, pinceau, c’est directement avec les yeux – que Josse Goffin s’est forgé au bout des doigts – qu’il étale les matières, condensées ici, diluées là-bas, comblant plus ou moins le grain du papier blanc avec le pigment. Et puis, il y a les chevrons si caractéristiques, ces petits traits parallèles dont l’écart ou la proximité variables agissent eux aussi comme pièges à lumière. Chevrons, mais on dirait tout aussi bien filets, armatures, arrêtes, quinconces, nervures, résilles, persiennes, stores vénitiens, etc., soit autant de manières de strier l’espace tout en gérant sa luminosité. Ces segments parallèles évoquent les rémiges d’un plumage tant leur douceur est gage de fluidité, comme la souplesse (des nageoires) des poissons de son enfance que Josse affectionne tellement. La fraîcheur d’un poisson se juge à son œil. Dès lors, le titre de l’exposition Les yeux ouverts s’explique non seulement par l’omniprésence des yeux, toujours écarquillés, aux aguets, mais aussi par le regard frais et pétillant que Josse n’a jamais cessé de poser sur le monde, comme un poisson dans l’eau.

Josse Goffin – Les yeux ouverts
Galerie Quadri
105 avenue Marie-Henriette
1190 Bruxelles
Jusqu’au 17 février
Vendredi et samedi de 14h à 18 h
www.galeriequadri.be

Josse Goffin

Josse Goffin, Metromania, courtesy l’artiste

Josse Goffin

Josse Goffin, Pirouette, courtesy l’artiste

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Josse Goffin, Cinq maisons, courtesy l’artiste

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Josse Goffin, Belle prise, courtesy l’artiste

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Josse Goffin, Chien exposé, courtesy l’artiste

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Josse Goffin, Chaise musicale, courtesy l’artiste

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