C’est une passionnante plongée dans l’œuvre d’Edgard Tytgat (1879-1957) que nous propose le M-Museum de Louvain jusqu’au 8 avril. Cet artiste bruxellois a peint plus de cinq cents toiles et réalisé des centaines d’aquarelles, lithographies, gravures, tapisseries et dessins. Si l’on reconnaît souvent son trait et ses thèmes favoris au détour d’un musée, cette rétrospective est l’occasion d’entrer en profondeur dans son travail. Une riche visite !

Edgard Tytgat est né le 28 avril 1879. Peu de temps après, ses parents quittent Bruxelles et s’installent à Bruges. Son enfance est marquée par une chute d’un manège forain, dont il se remettra difficilement. En 1888, la famille revient à Bruxelles. Edgard Tytgat y vivra jusqu’à la fin de sa vie. À quatorze ans, il entre en apprentissage auprès d’un horloger, puis dans l’atelier de lithographie de son père. À partir de 1897, il suit des cours du soir à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, fait ses premiers pas dans le monde de l’art et se lie d’amitié avec Rik Wouters. Il se marie très jeune avec Maria De Mesmaeker, qu’il appelle Marie mon cœur. Il la peint de nombreuses fois et elle restera sa muse toute sa vie. Une extraordinaire interview filmée de celle-ci est d’ailleurs à voir dans l’exposition. On y voit une vieille dame truculente, assise dans l’atelier de son mari, qui raconte avec émotion et humour toute une ribambelle de souvenirs.

Comme son ami Rik Wouters, Tytgat s’inspire de son quotidien. Il peint son épouse, son intérieur, mais aussi des enfants, jeunes femmes, nonnes, curés, musiciens, forains, kermesses, cirques, mythes grecs et récits bibliques. Parfois symboliste, parfois onirique, parfois surréaliste, parfois naïf, son style est inclassable. Mais Tytgat est un remarquable conteur. Gust Van den Berghe, commissaire : « Tytgat peignait des contes sans intrigue. Lorsqu’on regarde plusieurs de ses œuvres ensemble, on découvre rapidement des bribes d’une histoire plus vaste, invisible. Sans intrigue, comme on l’a dit, mais avec beaucoup trop de points communs pour qu’il s’agisse de coïncidences. » 

Pour le commissaire Peter Carpreau, la véritable force d’Edgard Tytgat réside dans la virtuosité de sa narration. « L’héritage laissé par Edgard Tytgat est immense en termes de contenu. Il faut plonger dans son œuvre pour découvrir qui il était. C’est là qu’on découvre qu’il fut le premier à intégrer dans la peinture toutes les techniques de narration visuelle existant depuis le Moyen Âge. C’est ce qui le rend si unique dans le paysage de la peinture belge. C’est aussi ce que nous avons voulu mettre en lumière dans cette exposition. »

Et sans conteste, l’œil se promène et se régale. Des paysages naïfs de ses débuts à Quelques images de la vie d’un artiste, sorte de BD sur toile, pleine d’humour. De quelques jeunes femmes dénudées à d’autres en portrait, le parcours est large et diversifié. C’est cela aussi qui fascine chez cet artiste. Il ouvre tous les registres visuels pour mettre en place un univers doux-amer. Derrière les formes simples, la palette atténuée, un érotisme délicat, un fond de grande tristesse et une naïveté assumée et revendiquée. L’inspiration, datant de 1926, présente une jeune femme nue assise sur un nuage, qui entre par la fenêtre dans l’atelier d’un artiste qu’on voit devant son chevalet et une toile blanche. Pour Tytgat, cette figure de femme nue représente l’innocence et la fraîcheur. Pendant la guerre, il travaille sur une série de gravures érotiques, Huit dames et un monastère, où il n’hésite pas à représenter des moines lubriques. C’est très drôle et très audacieux.

Deux peintures retiennent particulièrement notre attention : La dernière poupée (1923), un portrait délicat et vibrant d’une jeune fille au bord de l’adolescence, qui pose encore avec sa poupée mais dont le regard vous transperce comme une brûlure. Et l’étonnant Prologue d’un amour brisé (1928), présentant une scène coupée en deux, une partie se passant à l’intérieur : quatre personnes s’affairent autour du corps d’une femme. On lui a coupé les jambes. A la droite de la toile, la tête et le buste de cette même femme, endormie. Un homme lui tient amoureusement le visage. Il est assis sur un banc sous un arbre. Dans cette scène de douleur : une amputation, le cœur et l’esprit de la jeune femme se sont échappés. Ils flottent, réconfortés par le geste de tendresse de l’amoureux. Edgar Tytgat n’avait, semble-t-il, aucun problème à naviguer entre rêve et réalité. De cette navigation constante il tire le suc de son œuvre, une vision joyeuse et douloureuse à la fois de la vie.

Edgard Tytgat
M Museum
28 L. Vanderkelenstraat
3000 Louvain
Jusqu’au 8 avril
Du lundi au dimanche de 11h à 18h
Fermé le mercredi
www.mleuven.be

Edgard Tytgat,

Edgard Tytgat, La dernière poupée, 1923, Museum voor Schone Kunsten, Gent, (c) www.lukasweb.be – Arts in Flanders vzw, (c) SABAM Belgium 2017, photo Dominique Provost

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Edgard Tytgat, Quelques images de la vie d’un artiste, 1946, (c) SABAM Belgium 2017, photo Dieter Daemen

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Edgard Tytgat, Prologue d’un amour brisé, 1928, (c) Musée de Woluwe-Saint-Lambert – Centre Albert Marinus, (c) SABAM Belgium 2017, photo Renaud Schrobiltgen

Edgard Tytgat,

Edgard Tytgat, Quand Monsieur l’époux va à la chasse…, 1953, (c) Antwerpen, The Phoebus Foundation, (c) SABAM Belgium 2017

Edgard Tytgat,

Edgard Tytgat, Huit dames et un monastère, 1941-1947, collection privée, (c) SABAM Belgium 2017, photo M-Museum Leuven

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Edgard Tytgat, L’envie et le regret, 1941, collection privée, (c) SABAM Belgium 2017, photo Dieter Daemen

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Edgard Tytgat, L’inspiration, 1926, (c) Anvers, The Phoebus Foundation, (c) SABAM Belgium 2017

 

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