Une double exposition transnationale, l’une au Drents Museum d’Assen aux Pays-Bas, l’autre au Kunsthalle d’Emden en Allemagne, richement pourvue de nombreuses œuvres inédites, tente un panorama du réalisme américain de l’après-guerre à nos jours. Le miroir de la modernité, si loin et si proche.

Pour façonner l’imaginaire de l’Amérique triomphante de l’après-guerre, la répartition des rôles semblait bien arrêtée. Au cinéma et à la publicité, celui d’usine à images pourvoyeuse de mythes, et à la peinture avec l’expressionnisme abstrait, celui d’incarner l’art du futur, débarrassé de la représentation pour mieux aborder un monde nouveau. Mais le réalisme ne s’efface pas d’un coup de brosse. Des peintres ont continué à représenter ce qu’ils avaient devant les yeux, la ville, cœur de la modernité, mais aussi les campagnes, les gens et les objets du quotidien. Montrer le réalisme américain de l’immédiat après-guerre à aujourd’hui, voilà le propos d’une exceptionnelle exposition transfrontalière qui mobilise deux musées, l’un en Hollande, l’autre en Allemagne.

Œuvres inédites

La première partie, jusqu’au pop art, est exposée à Assen, capitale de la Drenthe au nord des Pays-Bas. Le Drents Museum se déploie autour du flamboyant bâtiment de style éclectique qui abritait le Conseil provincial. L’extension contemporaine, signée par l’architecte Eric van Egeraat, descend par un superbe escalier flottant d’un blanc immaculé vers l’accueil et les salles d’exposition. La scénographie s’inspire d’un plan de ville pour répartir l’accrochage en différentes thématiques, la ville, le récit, les paysages, les gens, et les natures mortes. C’est donc sans souci de chronologie que se succèdent les œuvres prêtées par des grands musées américains et pour la plupart inédites de ce côté de l’Atlantique. Il y a bien entendu les stars attendues, deux très beaux Hopper, Morning Sun, portrait sublimé et méditatif de sa femme Joséphine, et New York Restaurant, figeant le temps et la mélancolie. Il y a aussi la troublante perfection, presque mystique, des tempera et aquarelles d’Andrew Wyeth. L’intérêt vient également des nombreux artistes peu ou pas connus chez nous comme Fairfield Porter, Raphael Soyer ou Robert Birmelin. Souvent, lorsque plusieurs œuvres sont présentées, on découvre des variations dans le style et la touche comme chez Porter ou Soyer, ou des reconversions plus radicales comme chez Birmelin qui passe d’un réalisme bougé et introspectif au réalisme photographique.

Ligne du temps

A une heure et demie de route, Emden, ville maritime de la province de Frise orientale, au nord-ouest de l’Allemagne, accueille la deuxième partie de l’exposition. Le Kunsthalle, fondé par Henri Nannen, ancien magnat du magazine Der Spiegel et grand collectionneur d’art, s’est développé dans différents bâtiments. La disposition des espaces intérieurs déjà divisés en salles conduit à un accrochage plus classique qui reprend les cinq thématiques. L’accent ici est mis sur l’hyperréalisme et sur la photographie, avec des œuvres de Lee Friedlander, Diane ArbusStephen Shore et d’autres. Comme à Assen, le musée se permet des incursions dans la période précédente ou suivante, ce qui offre chaque fois au visiteur un aperçu d’un demi-siècle de réalisme. Sur les deux sites, images et ligne du temps insistent sur les liens permanents entre l’art qui se fait et les événements sociaux, politiques et culturels du moment. Une des salles est occupée par l’impressionnant portrait au crayon de Hillary Clinton par Karl Haendel. L’œuvre de 2 mètres sur 4 est retenue au mur par des épingles. Surpris comme tout le monde par la victoire de Trump, les curateurs ont cherché en dernière minute un portrait du magnat populiste pour faire face à l’épouse de l’ex-Président et ont déniché la charge pop et satirique de Peter Saul.

Précision maniaque

Largement représenté, le courant hyperréaliste occupe une position ambiguë entre le témoignage d’une époque et l’art de propagande, même si le regard critique est souvent présent. Chez les artistes les plus maniérés, comme Stone Roberts avec ses représentations de foule à Central Park ou à Grand Central Terminal, la précision maniaque n’est jamais loin de l’art pompier. En début de parcours, la toile de Larry Rivers qui fait un double portrait nu, tendre et touchant de sa belle-mère interpelle toujours autant aujourd’hui qu’en 1955, où il préfigurait Lucian Freud. Rayon découverte se détache le travail de Chuck Close qui a dû, pour compenser son handicap physique, développer une technique fragmentée, comme une pixellisation artisanale, ou encore les petites toiles de Vija Celmins, discrète artiste d’origine lettonne qui a commencé en même temps que Warhol, en peignant des voitures accidentées dans des gris subtils et qui, par la suite, s’est tournée vers des ciels étoilés, loin de toute l’agitation contemporaine. Dans un souci bien contemporain de diversité, les curateurs ont cherché des artistes afro-américains ou amérindiens, ce qui n’a pas été simple. Ils en sont sortis avec des séries de photos sur les mouvements sociaux, quelques peintures comme celle de Kehinde Wiley, futur portraitiste de Barack Obama, qui fait la jonction entre la culture des rues et des motifs décoratifs empruntés à l’histoire de l’art. Ainsi le réalisme, dans toutes ses approches, n’a jamais cessé de représenter les réalités et les paysages contrastés de la société américaine. Retour du refoulé, ou revanche du figuratif, le réalisme appartient au passé, autant qu’à l’art contemporain. Aujourd’hui… comme demain, sans aucun doute.

The American Dream – 1945-1965
Drents Museum
Assen
Pays-Bas
Jusqu’au 27 mai 2018
Drents Museum

The American Dream – 1965-2017
Kunsthalle Emden
Emden
Allemagne
Jusqu’au 27 mai 2018
Kunsthalle Emden

 

American Dream

Stephen Shore, U. S. 97, South of Klamath Falls, Oregon, July 21, 1973, (c) Stephen Shore, 303 Gallery, New York

American Dream

Peter Saul, Quack Quack Trump (2017), (c) Peter Saul, Courtesy Mary Bone Gallery New York

American Dream

Stone Roberts, Grand Central Terminal : An early December Noon in the Main Concourse (2009-2012), (c) Stone Roberts, Courtesy of the William-Louis Dreyfus Foundation Inc. Louis Dreyfus Family Collection

American Dream

Andy Warhol, Paul Anka, 1976, Hall Art Foundation, (c) 2017 The Andy Warhol Foundation fort the Visual Arts, Inc. / Artists Rights Society (ARS), New York

American Dream

Ralph Goings, Amsterdam Diner, 1980, (c) Ralph Goings, Courtesy Louis K. Meisel Gallery, New York

American Dream

Fairfield Porter, October interior, 1963, Crystal Bridges Museum of American Art, Bentonville, Arkansas, photo Dwight Primiano

American Dream

Edward Hopper, Morning Sun, 1952, Columbus Museum of Art, Ohio, purchase Howald Fund

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.