Deuxième exposition pour l’artiste allemand Rainer Tappeser à l’Association du Patrimoine artistique au Sablon, avec uniquement des œuvres des années 1969-1973. Une occasion de découvrir des expérimentations abstraites qui se situent à un moment-clé de l’orientation de l’art.

Rainer Tappeser (1941, Düsseldorf) a grandi dans une ville allemande en ruine et se souvient encore de son bonheur d’enfant de vivre dans un monde en reconstruction, où tout semblait possible. Il s’est formé ensuite dans les années 1960 à Berlin-Ouest, dans cette ambiance si particulière d’une ville qui portait avec elle un idéal de liberté et un espoir de réunification. C’était entre 1962 et 1969, ces années où, aux États-Unis, l’art abstrait américain rencontrait ses limites, croisant sur sa route le coup du hasard, l’assemblage d’objets, ces années désinvoltes où naissaient le pop art et le second degré, l’ironie, le clin d’œil au spectateur.

Il fallait peut-être l’ambiance et l’état d’esprit de cette ville si engagée pour garder cette conviction de plasticien, cette certitude que le langage de la forme et la recherche rigoureuse dans ce domaine ont toujours quelque chose à dire. Cette peinture exprime une confiance extraordinaire. Elle évoque le climat de la fin des années 1960 et du début des années 1970 que j’ai bien connus. J’y retrouve les tons que l’on recherchait alors dans le design, l’automobile et même l’ameublement, cette audace dans l’emploi de couleurs inédites, inattendues, qui s’offraient en aplats denses ou éclatants. Mais tout tient ici dans leur mise en place, on dirait presque leur mise en scène, comme couleur, dans un jeu plastique qui traduit la volonté, la maîtrise, la conviction. Ces œuvres ont été créées dans un contexte particulier, celui de Berlin-Ouest : une ville qui se voulait une île de liberté face au monde totalitaire et qui se dressait, volontaire, face à la grisaille, enfermée par le rideau de fer. C’est dans cette ville que Rainer Tappeser, un peu isolé par rapport au réalisme berlinois, a étudié et connu ses premiers succès de jeune peintre, apprécié par des collectionneurs avisés. Dans ces mêmes années aux États-Unis, l’art s’engageait sur la voie de la dérision et du second degré, s’emparait des icônes médiatiques, et proposait un jeu de remise en question de l’art lui-même et de ses institutions muséales. L’art de Tappeser, au contraire, renouait avec les fondements jetés par le Bauhaus et s’affirmait dans la recherche d’une expression purement plastique, contestant certes les limites du cadre, mais non pour se dissoudre dans une dimension environnementale, ni pour remettre en question la relation à l’œuvre d’art comme objet de contemplation. Ces œuvres appellent un moment d’arrêt, elles suspendent le temps, elles s’offrent à l’esprit, ouvrent un espace de réflexion et de méditation, dans une plénitude simple et apaisante. Elles clament la liberté du geste et le goût de l’absolu, elles portent en elles une énergie, elles touchent les fondements physiques et psychiques de celui qui les contemple. Pour fonctionner, elles n’ont pas besoin des systèmes de signes et de références sur lesquels s’appuyait alors le pop art, si délicieusement désinvolte, mais qui ouvrait la voie à une dégradation progressive de la relation au geste créateur.

Le temps a passé, les références se sont fanées, les icônes médiatiques sur lesquelles étaient posées des couleurs extraordinaires ne nous parlent plus, elles sont sorties du champ de notre mémoire. Celles que Rainer Tappeser a utilisées éclatent toujours avec la même puissance. Dans le bavardage référentiel généralisé de la créativité actuelle, on voudrait parfois voir revenir cette force simple et confiante qui apporte un grand souffle d’énergie. Toute la carrière de Rainer Tappeser s’est poursuivie dans la recherche de cette dimension plastique qui n’exclut pas à l’occasion la figuration. Un art qui n’utilise l’instant que pour le mener vers la sensation de l’intemporel.

Rainer Tappeser
Années berlinoises 1969-1973
Association du Patrimoine artistique
7 rue Charles Hanssens

1000 Bruxelles
Jusqu’au 17 décembre
Vernissage ce jeudi 23 novembre à partir de 18h
Du jeudi au dimanche de 14h à 18h

http://www.associationdupatrimoineartistique.be/

Rainer Tappeser

Rainer Tappeser, Konvex/ Konkav, 1973, courtesy l’artiste et Grisebach gallery

Rainer Tappeser

Rainer Tappeser, Horizonte IV/72, 1972, courtesy l’artiste et Grisebach gallery

Rainer Tappeser

Rainer Tappeser, Aufrecht I, 1971, courtesy l’artiste et Grisebach gallery

Rainer Tappeser

Rainer Tappeser, Rot Blau Plastisch Räumlich, 1971, courtesy l’artiste et Grisebach gallery

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