Charles Szymkowicz (Charleroi, 1948), peintre néo-expressionniste et cofondateur du groupe Maka (1971-1976) est de retour, 25 ans après sa dernière exposition dans la ville où il a fait ses études puis enseigné. Après d’importantes expositions récentes au Bois du Cazier à Marcinelle (2009), au Musée Juif de Belgique (2010), à la Galleria Nove à Berlin (2012) ou au Koehnline Museum of Art de Chicago (2013), il présente à la Salle Saint-Georges de Mons près de 140 toiles accrochées du sol aux voûtes de cette ancienne chapelle baroque.

Ah, on est loin de préciosités inframinces, de gesticulations performatives, de sensibleries minimalistes ou de conceptualisations participatives, à mille lieues de tous les clichés plébiscités de l’art contemporain, mais reconnaissons que la peinture de Charles Szymkowicz ne peut laisser, aujourd’hui encore, indifférent ! Si l’on ne croit pas en un art de revendication, qu’elle soit politique ou communautaire – cheval de bataille qu’enfourchent la plupart des exégètes du peintre –, l’on peut s’étonner que l’on ne parle jamais à son sujet de… peinture. Et un cheval en appelant un autre, de citer encore et encore le mot de Maurice Denis à propos de Cézanne : « Se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. » Et de s’arrêter un instant sur les couleurs de Szymkowicz, saturées et tonnantes, vives voire violentes, criantes voire criardes, parfois même pop et sucrées en un contraste saisissant avec un propos souvent dramatique. Qui a osé ces accords de verts chartreuse et de roses saumonés, de bleus cyan et de verts canard, de violets héliotrope et de jaunes moutarde, d’ambre et de magenta ? Bien sûr que cette peinture crie, hurle, jusqu’à boursoufler le bon goût, elle en a trop, d’ailleurs, de goût, elle est trop haute en couleurs, en matières, en odeurs, en effluves, en fumet, elle effraiera les végétaliens de l’esthétique, les happy few de la bien-pensance, les V.I.P. du vide, elle nage à contre-courant. Elle raconte trop d’histoires, et de terribles de surcroît, de guerre et de Shoah, elle côtoie sans cesse la mort, elle est un requiem en images – dans sa galerie de portraits comme dans ses mémoriaux – qui allie l’hommage et le chant. Mais afin de tordre le cou à quelques idées reçues – et d’autres canards –, l’on pourrait aussi voyager dans une exposition de Charles Szymkowicz comme dans un songe :

« Au sortir d’une gare abandonnée au beau milieu d’une province ancienne, il faut se laisser guider par ses souvenirs, grimper sur la colline où est plantée la collégiale protégeant un carrosse d’or. Suivre ensuite un petit singe de bronze que l’on caressera, il nous indiquera ainsi l’arc-en-ciel né des amours furtives du soleil avec des eaux éclaboussant à jets continus une Grand-Place. Il faudra alors pénétrer dans l’ombre du beffroi jusqu’à l’entrée d’une chapelle. Une chapelle de peinture. Aux parois tapissées de grands lais de couleurs, de grands cris de matières, de grande félicité pour l’œil s’il prend jamais la peine d’escalader ces voûtes. Et une exposition s’en va, s’étrécissant, s’invaginant vers des toiles aux sujets plus intimes une fois passée la galerie de portraits de peintres et d’écrivains – dont une très fière Käthe Kollwitz enneigée de bleus et un lumineux Primo Levi mangé par ses propres ombres. Mais c’est là, au bout, au fond, en haut de l’escalier, vers l’abside que la magie opère, entre les quatre portraits de Léo Ferré et ceux de la mère du peintre. Une mère bouche large ouverte, prise dans les vases d’un vernis ancien, qui gémit rouge, qui crie crâne, qui pense chat. Léo Ferré qui de son côté chante une chanson de roses d’aube dans des sangs doux et des bleus crépusculaires. S’en suivent des autoportraits façonnés à même leur moelle, dans leur tempête de vents verts et leurs nuits turquoise, ou s’extirpant de leurs Enfers aux murs badigeonnés de garance et de carmin. Non loin de ces tragédies, Anne Frank sourit, vêtue d’une jolie veste jaune d’or sur fond d’un bleu lunaire, et quatre têtes de suppliciés émergent de leurs chairs, émargent leur biographie en allée, hurlent à la vie dans les jaunes et les violets. Il y a aussi cette femme et son enfant dans la ville, une femme à la robe rouge comme viande et son enfant au costume de squelette qui sourient sous un soleil de charbon, au cœur d’un drame qui est aussi le nôtre. »

Et l’on sort de cette chapelle aux sonorités visuelles, aux pâtes olfactives, aux chairs multicolores et vibrantes, au bout de cette synesthésie, repu de ce festin riche en sauces, au bord du haut-le-cœur, la traversée a été mouvementée. Mais au-delà des questions de bon ou de mauvais goût et des querelles esthétiques ou de chapelles, force est de reconnaître que certaines peintures de Szymkowicz ont une force indéniable, nous rappelant les riches heures d’Otto Dix, de Georges Rouault ou de Max Beckmann. Et l’on rêve d’un Charles Szymkowicz qui arrêterait de vociférer contre les moulins de l’art contemporain, d’accrocher ses toiles comme on tapisse une montée d’escalier – quoique cet accrochage montois façon Salon du Louvre XIXe dans une chapelle baroque ne manque ni d’audace ni d’allant. Qui se laisserait un peu faire et donnerait carte blanche à un commissaire d’exposition – il doit sans doute détester ce vocable –, qui choisirait dans ce demi-siècle de peinture ses meilleures toiles en les présentant dans un espace plus aéré. Où chacune pourrait enfin respirer à son aise et raconter sa propre histoire, visuelle et narrative, sans être dérangée par la promiscuité entretenue avec les autres. Et l’on se rendrait peut-être enfin compte que Szymkowicz pourrait être apprécié à une plus juste valeur, comme l’est aujourd’hui un Georg Baselitz, un Jörg Immendorf ou un Julian Schnabel. Quelle belle et forte exposition ce serait dans laquelle nous pénétrerions ce jour-là. Inoubliable comme cette toile intitulée La mort de Sura-Ajdla au chat littéralement momifié dans les cheveux de la mère du peintre, rencontrée – comme si la peinture était soudain, dirions-nous encore, douée de vie – lors d’une exposition au Musée des Beaux-Arts de Mons en 1988 et revue aujourd’hui, avec émotion, comme une chère et vieille connaissance.

Le K Szymkowicz. La peinture dans la gueule
Salle Saint-Georges

Grand-Place
7000 Mons
Jusqu’au 15 octobre
Du mardi au vendredi de 12h à 18h
Samedi et dimanche de 14h à 20h
http://www.sallesaintgeorges.mons.be/

Charles Szymkowicz

Charles Szymkowicz, Portrait de Léo Ferré, 1996

Charles Szymkowicz

Charles Szymkowicz, Portrait de Khäte Kollwitz, 2007

Charles Szymkowicz

Charles Szymkowicz, Femme et enfant dans la ville, 1987

Charles Szymkowicz

Charles Szymkowicz, Autoportrait en janvier, 2010

Charles Szymkowicz

Charles Szymkowicz, Autoportrait en novembre, 2007

 

 

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