Que retenir de l’édition 2017 des Rencontres de la photographie à Arles ? Tout d’abord que le festival est à l’image de l’étendue des pratiques photographiques, c’est-à-dire varié, parfois sublime, parfois décevant, mais toujours foisonnant. C’est encore jusqu’au 24 septembre.

On passera volontiers une bonne série des expositions collectives. Leurs propos se diluent rapidement au profit du nombre, hélas. Bien entendu, il y a toujours quelques magnifiques photos donnant envie d’en savoir plus sur la pratique de l’un ou de l’autre. Quelques exceptions : La Vuelta, proposée dans les espaces de la Chapelle Saint-Martin du Méjan, qui regroupe 28 artistes colombiens et dans laquelle se distinguent de beaux ensembles d’œuvres, notamment d’Oscar Muñoz mais aussi d’Alberto Baraya, un artiste au projet singulier. Il cherche, analyse et collecte depuis des années des traces du désir des hommes de reproduire la nature. Ainsi, fleurs en plastique, broderies, petits gadgets en plastique sont associés à des photographies et à de délicieux dessins qui fondent un ensemble d’archives monumental. Iran, année 38 est le reflet multiple de 38 années de photographies après la révolution. D’une grande diversité d’approches – hélas parfois aussi de qualité -, on est conquis par l’énergie des plus jeunes générations ainsi que par celle de leurs aînés. D’énergie, il en est aussi question dans la très étrange exposition La vache et l’orchidée, qui présente un ensemble de photographies d’amateurs colombiens en un mélange presque euphorisant de légèreté dans un pays pourtant violenté par un conflit dont on espère la fin imminente.

Les expos solos

Bon nombre d’expositions monographiques ravissent. Ainsi, le photographe sud-africain Gideon Mendel nous propose un travail à la croisée du photojournalisme et d’un travail plus poétique sur les inondations. Depuis des années, il sillonne le monde afin de capturer ces moments terribles où l’eau domine l’homme. Tout d’abord apparaissent de grands portraits d’hommes et de femmes. Parfois seuls, parfois en couple, photographiés frontalement, le corps immergé. Dignité, désespoir, résignation sont tour à tour, voire simultanément, présents dans les yeux des victimes. Quelques mètres plus loin, de gigantesques formats nous plongent dans les espaces dévastés. Muets, ils témoignent du déluge. Dans une salle annexe est diffusé un ensemble de petits films où l’artiste montre les corps se mouvant, œuvrant, constatant les dégâts. On est bouleversé par ce couple découvrant lentement l’intérieur de sa maison remplie de près d’un mètre d’eau. Ils replacent quelques objets. Silencieusement, ils cherchent à reposer ici des gestes domestiques.

Dans un tout autre genre, la proposition de Marie Bovo frappe par sa radicalité presque austère à l’église des Trinitaires. Elle propose des images prises lors de voyages en train dans les profondeurs de la Russie. Elle se concentre sur une mention peinte sur les vitres des wagons. Par la répétition, celle-ci apparaît comme un motif sur des paysages presque insignifiants (arbres, maisons, neige…). Une fois le sens de ce texte dévoilé, l’intelligence du projet émerge. Ne pas se pencher ! Une interdiction qui correspond si bien à la complexité de ce gigantesque pays. Surtout, ne pas se pencher. Se concentrer sur le paysage et non sur le reste. Là où l’interdit était et reste souvent la norme. Bien que les inscriptions soient souvent passées, écaillées, l’avertissement est constant.

Mathieu Pernot retrouve, après les avoir longuement côtoyés à l’époque où il était étudiant à l’ENSP, une famille de Roms installée en bordure de la ville. Les Gorgan sont attachants et majestueux. Leur vie étrange, complexe et bouleversante prend corps dans une galaxie de portraits réalisés sur plus de vingt ans. Chaque mur de l’exposition est consacré à l’un d’eux et l’on se plaît à dessiner l’itinéraire de leur vie où le chaos modèle les visages. Et soudain, à la nuit tombante, au bord du Rhône, croiser Ninaï, la patriarche…

On rêverait que le travail de Mathieu Asselin ne soit que fiction, hélas on est en présence d’une enquête colossale à propos de l’entreprise Monsanto. Documents, portraits, archives, objets, le tout constitue un sublime dossier d’accusation contre cet apprenti sorcier inventeur des OGM. Asselin rencontre des victimes partout dans le monde. Leur donne un visage, une voix face à ceux qui cherchent à les faire taire. Il ausculte les traces des méfaits de cette entreprise. Articule une pensée grâce à des photographies d’une grande force. La preuve que la photographie engagée peut prendre la forme d’une enquête écologico-économique sans pour autant négliger la force plastique.

Tourisme et exigence artistique

Arles est comme toujours foisonnante, multiple. Si l’on regrette parfois un manque de qualité dans les accrochages (certaines séries perdent de leur intérêt en quittant l’espace du livre pour celui des murs, c’est le cas par exemple de l’exposition de Christophe Rihet), ne boudons pas pour autant notre plaisir. Arles prouve chaque année que tourisme, exigence artistique et plaisir des découvertes peuvent faire bon ménage. Cette ville en état de transformation grâce aux Hoffmann, tant à la Fondation Van Gogh (avec une superbe exposition Alice Neel) qu’avec la Fondation Luma (la tour de Frank O. Ghery domine de plus en plus la ville), dont la très étonnante et prolifique exposition sur les débuts d’Annie Leibovitz, est un déluge d’images des années Rolling Stones. N’y manquez pas non plus la vidéo d’Arthur Jafa, d’une intelligence bouleversante. En sept petites minutes, il y dresse le portrait de ce que signifie être noir en Amérique. Une leçon d’histoire d’intérêt public.

Arles 2017. Les rencontres de la photographie
Jusqu’au 24 septembre
www.rencontres-arles.com

Arles 2017

Vue de l’exposition « Un monde qui se noie » de Gideon Mendel, Arles 2017, photo Christophe Veys

Arles 2017

Vue de l’exposition « CTAHЬІ / STACES » de Marie Bovo, Arles 2017, photo Christophe Veys

Arles 2017

Vue de l’exposition « Monsanto : une enquête photographique » de Mathieu Asselin, Arles 2017, photo Christophe Veys

Arles 2017

Vue de l’exposition « Les Gorgan » de Mathieu Pernot, Arles 2017, photo Christophe Veys

Arles 2017

Vue de l’exposition « CTAHЬІ / STACES » de Marie Bovo, Arles 2017, photo Christophe Veys

Arles 2017

Vue de l’exposition La vache et l’orchidée, Arles 2017, photo Christophe Veys

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