Le Wiels fête ses 10 années d’existence. Pour cet anniversaire s’ouvre une exceptionnelle exposition, Le Musée absent, qui présente un panorama rêvé de ce que pourrait ou devrait être un musée d’art contemporain dans la capitale de l’Europe. Une initiative plus que réussie, qui est une sorte de droit de réponse à l’absence de débats publics sur le vide laissé par un musée d’art contemporain dans cette bonne ville de Bruxelles.

Qu’est-ce qu’un musée d’art en 2017 ? Cette question a servi de prémices à l’élaboration de l’exposition Le Musée Absent, qui se déroule dans trois lieux formant le patrimoine historique de l’ancienne brasserie Wielemans : le Wiels, le Brass (centre culturel de Forest) et, à deux pas, le Métropole, bâtiment à l’abandon sur le même trottoir de l’avenue van Volxem. A Bruxelles, on assiste depuis des années à des discussions sur l’endroit où pourrait se placer un futur musée d’art contemporain et sur ses collections – ou leur absence. Le débat autour du rôle d’un musée d’art contemporain – à quoi sert un musée et que peut-il transmettre, relayer ou fournir comme informations et connaissances aux citoyens – n’existe pas. Or, cette question du pourquoi plutôt que du comment est essentielle.

Comment faire un musée d’art au cœur de l’Europe en 2017 ? Quelle forme, quels objectifs, quel contenu ? Toutes ces questions, l’équipe du Wiels se les est posées. « Le Musée est une caisse de résonance, explique Dirk Snauwaert, directeur du Wiels. On y tient des propos, des paroles, on y développe des imaginaires. Il ne s’agit ni d’un élément supplémentaire de l’industrie culturelle ni d’un outil de politique populiste. C’est beaucoup plus que ça. Avec Le Musée absent, nous jouons à être un musée durant quatre mois. »

Montrer l’absence

Une exposition tricéphale qui aborde le thème de l’absence. Mais aussi des pratiques d’un futur musée rêvé. Ainsi que le sujet du travail dans un monde mondialisé. D’autres interventions ont lieu durant l’exposition : quantité de performances et une fresque sur la disparition au centre ville. La programmation, riche, est faite en partenariat avec le Kunstenfestivaldesarts.

Les œuvres au deuxième étage du Wiels examinent les problèmes des absences voulues ou non dans les collections et récits muséaux traditionnels du pays. Car l’Histoire officielle de chaque pays a ses zones d’ombre. Et chaque musée éclaire cette Histoire, à sa façon. Beaucoup d’artistes aujourd’hui interrogent cette ombre. Les autres espaces proposent des œuvres ou pratiques futures pour un musée rêvé.

« Les musées ont dessiné des périodes, des catégories et des disciplines. Ces principes n’ont cependant pas droit à une validité absolue et éternelle : les notions acquises au fil de l’Histoire connaissent une évolution rapide, à l’image des mentalités et des idées. (…) Les débats polémiques de ces dernières décennies portent sur la suprématie de l’Occident, les préjugés raciaux, les inégalités sexuelles et sociales. La décolonisation et les migrations, deux conséquences de la mondialisation, se sont installées au cœur du débat public. Les musées disposent du matériel et des connaissances nécessaires pour décharger, dédiaboliser ces débats tout en les soutenant et les affinant. Dans le contexte actuel de crise des valeurs dans l’espace européen, il est urgent de développer un instrument permettant de se lancer dans une introspection et dans l’autocritique », poursuit Dirk Snauwaert. Une immense mission, éminemment sociale et politique, donc.

Démarrons la visite et laissons parler les œuvres. Felix Nussbaum (1904-1944) est un artiste judéo-allemand qui fut, avec son épouse Felka, réduit au statut de réfugié par l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Le couple vivra notamment à Ostende et à Bruxelles. Arrêtés en 1944 par la Gestapo et mis dans le dernier train de Juifs vers Auschwitz, ils mourront tous les deux. Tombé dans l’oubli, l’artiste refait surface aujourd’hui avec un important corpus d’œuvres qu’il avait confiées à des connaissances à Bruxelles. Plusieurs de ses toiles servent de racines dans l’exposition et illustrent sans conteste l’absence – ou la disparition – et la réapparition. Comment être oublié de l’histoire de l’art puis réémergé quand les consciences sont prêtes à regarder ce pan de l’Histoire et, bien sûr, quand des œuvres réapparaissent.

Plus loin, une grande toile de Marlène Dumas, inspirée d’une photo de Pauline Lumumba lors des funérailles de son époux en 1961, nous raconte le violent contraste entre colons et colonisés et comment l’Histoire peut être lue au moment d’une disparition. Voici Francis Alÿs, avec une œuvre présentée à la Documenta 2013. Formidable installation d’Oscar Murillon, avec Human resources, une estrade en coin supportant une quantité de personnages en papier mâché rassemblés pour évoquer les combats des syndicats mais aussi le statut de prisonnier au Panama et de demandeur d’asile à Londres. C’est l’Agora des Romains, revue et corrigée version XXIe siècle. Plusieurs toiles de Luc Tuymans – évidentes sur le thème de l’absence – avec entre autres Doha III qui évoque les salles vides de la Qatar Museums Gallery Al Riwaq de Doha après une exposition.

Sur l’effacement de l’identité que vivent les exilés, voir la série Turkish Immigrants de Nil Yalter, datant de 1977 et qui n’a malheureusement pas pris une ride. Younes Baba-Ali présente une vidéo dans laquelle se déroulent toutes les possibilités de recevoir de l’argent en Belgique en tant qu’immigré. Le Mur est un film datant de 1968, qui imagine un mur dressé dans Bruxelles entre la Flandre et la Wallonie. Il fut présenté dans les principaux cinémas bruxellois, en même temps que les actualisés habituelles, à la veille des élections de 1968. Mais aussi, Walter Swennen, Martin Kippenberger, Ellen Gallagher, Marcel Broodthaers, Gerhard Richter, Dirk Braeckman qu’on verra à Venise.

Au Brass, deux œuvres magistrales, l’une de Michel François, présentant un aigle en glace qui fond doucement sur un sol de bitume. A côté, une œuvre de Otobong Nkanga, par ailleurs lauréate du Belgianartprize 2017. Et une formidable installation, Small Tragic Opera of Images and Bodies in the Museum, de Lili Reynaud-Dewar (performances les 5 et 6 mai à 20h, le 7 mai à 18h). Entre les murs pelés du bâtiment Métropole, deux sculptures magistrales de Mark Manders, qu’on avait pu voir à la Collezione Maramotti et à Venise mais qui n’avaient jamais été exposées à Bruxelles. Ces grandes têtes en terre fendillée semblent des morceaux abandonnés d’un ancien monument célébrant la gloire d’on ne sait plus qui. Au sous-sol, une hilarante installation de Jos de Gruyter et Harald Thys, avec quelques armes et le bureau d’un dictateur en chef.

Pour quatre mois, il est donc possible de créer un musée d’art contemporain à Bruxelles, avec un contenu qui nourrit chaque visiteur et qui donne à voir de manière cohérente l’art actuel au cœur d’une capitale internationale. On déplore toutefois l’absence complète d’artistes du sud du pays. Johan Muyle, Jacques Charlier ou même Marthe Wéry auraient eu leur place dans cette exposition. A tous les décideurs politiques et directeurs de musées bruxellois, cette exposition est un message : qu’importe la forme, pourvu qu’on ait le contenu. A ne pas manquer.

Le Musée absent
Wiels
354 avenue Van Volxem
1190 Bruxelles
Jusqu’au 13 août
Du mardi au dimanche de 11h à 18f
www.wiels.org

Le Musée absent

Oscar Murillo, Human resources, 2016, Le Musée absent

Le Musée absent

Jo Baer, Tis Ill Pudling in the Cockatrice Den (Là-bas), 1987, Le Musée absent

Le Musée absent

Marlène Dumas, The Widow, 2013, Le Musée absent

Le Musée absent

Mark Manders, Dry Clay Head, 2016-2017, Le Musée absent, photo Sergio Lopez

Le Musée absent

Marcel Broodthaers, 1. David 2. Courbet 3. Ingres 4.Ingres 5. Wiertz, 1971, Le Musée absent

Le Musée absent

Lucy McKenzie, In My Aera (For Kato), 2017, Le Musée absent

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