Il y a déjà quelques dizaines d’années, le poète martiniquais Édouard Glissant lançait un appel pour un dialogue mondial qui n’efface pas les couleurs locales. Et si les artistes nous montraient la voie de ce rapprochement aujourd’hui plus que jamais indispensable ?

Il y a la mondialisation. Et puis il y a la mondialité. Un terme imaginé par le poète et essayiste martiniquais Édouard Glissant, apôtre de la créolisation dans laquelle il voit un métissage heureux, loin de l’absorption du plus faible par le plus fort et où les particularités locales ne s’effacent pas au profit d’une culture homogénéisée. Dessinateur à ses heures (dans les pages de garde des ouvrages qu’il dédicaçait), Glissant était l’ami de nombreux artistes et un des projets qui lui tenaient le plus à cœur était la création en Martinique, d’un Musée du Tout-monde où il voulait montrer l’art des Amériques, des précolombiens à nos jours, sans hiérarchie et dans une volonté de partage. Il n’a pas eu le temps de mener son projet à bien. Un embryon de Musée du Tout-monde constitue le cœur premier de cette exposition atypique. En effet, comment monter une exposition d’art contemporain qui rende hommage à un penseur et poète sans être trop ardue ni verbeuse ?

Marcher sur les images

Édouard Glissant est partout à la villa Empain. Pas en hologrammes, mais presque. Dès l’entrée, on peut marcher sur les images d’un extrait filmé où il évoque sa vision de l’architecture. Dans les autres pièces, de courts extraits sonores de Glissant ou des deux curateurs Hans Ulrich Obrist et Asad Raza expliquent les éléments clés de cette pensée novatrice. C’est à l’étage qu’on trouve les peintures de ses amis peintres Antonio Segui et ses hommes au chapeau, la douceur amniotique d’un Roberto Mata et les sardoniques sourires tribaux de Wifredo Lam. Suivent encore deux très belles toiles de Valerio Adami. L’intention des curateurs était aussi de demander à des artistes contemporains de réagir au concept de mondialité. C’est ce que fait Philippe Parreno au rez-de-chaussée. Sur un mur blanc face à la piscine, il redessine l’archipel des Caraïbes d’un gros trait gras. Et cela à quelques mètres des archipels et des arbres que le poète créole a dessinés sur la page de garde des livres dédicacés à Hans Ulrich Obrist. Devant la piscine, le drapeau en cheveux qu’Edith Dekyndt avait filmé en Martinique dans la petite ville de Diamant, là ou est inhumé Édouard Glissant, trouve ici une implantation évidente.

Le droit à l’opacité

Isolé au milieu d’une pièce à l’étage, un lit de prison métallique coiffé d’une moustiquaire en fils d’or 24 carats signé Steve McQueen. Le contraste est saisissant. Dans un coin, sur un des baffles qui diffusent la pensée de Glissant, un t-shirt de Parreno flanqué de la phrase « Je réclame le droit à l’opacité ». Et c’est peut-être ça aussi qui oppose mondialisation à mondialité, ne pas tout réduire au plus petit dénominateur commun, mais laisser parler l’incompréhensible, sans lequel il n’y aurait pas d’art digne de ce nom. Dans la toilette, une belle installation vidéo de Sophia Al-Maria sur l’éclosion et l’aspiration au ciel d’un oisillon dont on ne voit pas très bien le lien direct avec la pensée de Glissant, si ce n’est que de son musée, il attendait qu’il crée, par ses interactions, ce qui n’existe pas encore. L’exposition Mondialité y arrive aussi à son niveau autant qu’elle donne envie de se plonger dans les vers d’un poète majeur.

Mondialité, ou les archipels d’Édouard Glissant
Fondation Boghossian
Villa Empain
67 av. Franklin Roosevelt
1050 Bruxelles
Jusqu’au 27 août
Du mardi au dimanche de 11 à 18h
www.boghossianfoundation.be

Mondialité

Vue de l’expo Mondialité, Villa Empain, Roberto Matta, Wifredo Lam

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Vue de l’expo Mondialité, Villa Empain

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Philippe Parreno, Le droit à l’opacité, courtesy l’artiste

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Vue de l’expo Mondialité, Villa Empain

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Vue de l’expo Mondialité, Manthia-Diawara, Edouard Glissant : One World in Relation, Daniel Boyd Untitled, Villa Empain

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