Qui ne connaît pas Barthélémy Toguo ? Ses œuvres fortes et prenantes fleurissent dans de nombreux musées internationaux et d’importantes galeries. En Belgique, on l’a vu dernièrement durant l’exposition de l’atelier Michael Woolworth au Centre de la Gravure à La Louvière et durant Arts Brussels. Mais encore, en tant que finaliste du prix Marcel Duchamp 2016, on peut découvrir quelques peintures et sculptures à l’exposition qui se tient actuellement à Hangar H18 à Bruxelles. Rencontre.

Barthélémy Toguo est d’accord de rencontrer les journalistes mais ceux-ci doivent avoir impeccablement préparé leur interview, car il a très peu de temps. Assis sur un grand canapé, il achève
une longue conversation avec un artiste musicien, qu’il invite à Bandjoun Station, le centre pour les arts visuels qu’il a créé dans sa région natale du Cameroun. L’interview démarre. « Je ne suis
pas… ! 
« , dit l’artiste, vérifiant si, en tant que journaliste européenne, nous ne le confondons pas avec un autre artiste africain. Cela commence fort.

Nouveau coup de téléphone. Toguo doit répondre, il s’agit d’une de ses collaboratrices à Bandjoun Station, au Cameroun, à qui il doit donner des instructions pour le déjeuner des artistes invités. « Allez acheter quelques patates douces et préparez-leur un ragoût de veau. » Suivi de quelques autres recommandations sur l’eau à filtrer.

Barthélémy Toguo est né en 1967 au Cameroun. Il a étudié à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts d’Abidjan, puis à l’Ecole des Beaux-Arts de Grenoble et à la Kunstakademie de Düsseldorf. Il vit aujourd’hui entre Paris et le Cameroun, et travaille ici et là-bas. Il est représenté depuis 2010 par la galerie parisienne Lelong.

« L’école des Beaux-Arts de Grenoble est très à l’avant-garde. Après avoir reçu un enseignement classique à Abidjan, j’ai énormément appris de mes professeurs Jean-Luc Vilmouth et Ange Leccia. »

De quoi parle votre travail ?

« La vie. C’est-à-dire la mort, le sexe, la guerre, la violence, la beauté, la souffrance… Je ne suis pas figé dans un média. Si je veux travailler sur le thème de la guerre en Irak, par exemple, je vais choisir le support et le média qui me paraît le meilleur. Ce n’est pas le matériau qui est important ou dépassé, ce sont les gens ! Etre artiste, c’est parler librement de ce qu’on vit aujourd’hui. Mon travail est une manifestation de la vie et de ses ressentis. La beauté côtoie la laideur, qui côtoie la violence, etc. Je me suis aussi beaucoup inspiré des grands maîtres de l’histoire de l’art comme Rembrandt, le Titien, Goya. Leur maturité, la manière dont ils travaillent le clair-obscur. » 

Votre travail est-il inspiré aussi par vos racines africaines ?

« Mais qu’est-ce que c’est que cette question de bwana !, s’énerve Toguo, non sans raison. Est-ce que vous demandez à Hans Op de Beeck si ses racines flamandes l’inspirent ? Boum ! Prise en flagrant délit de question idiote.

Un centre d’art

Toguo s’exaspère un peu. « Avez-vous entendu parler de mon centre d’art à Bandjoun ? De mon projet agricole ? C’est ça qui est important, pas mon travail. L’Afrique a besoin de son peuple. C’est bien plus important qu’un parcours solitaire dans l’art ! Notre continent est malade. Du sida, d’ebola. En tant qu’artiste de la diaspora africaine, il me semble essentiel de rendre à notre continent d’origine ce que nous avons reçu ici en Europe. J’ai créé Bandjoun Station, un projet à but non lucratif. Au regard des multiples obstacles que rencontre l’Afrique, nous autres Africains ne pouvons pas nous offrir le luxe de capituler, de geindre et d’attendre. Il est primordial que nous imaginions nous-mêmes nos solutions dans tous les domaines – agricole, sanitaire, économique, social, culturel, politique, éducatif, sportif… Nos pays africains doivent se doter d’un grand nombre de structures vivantes et innovantes, afin de stimuler la création, l’envie de culture, pour en développer les pratiques et les faire fructifier.

Bandjoun Station est située sur les hauts plateaux de l’ouest du Cameroun, à 3 km de la ville de Bafoussam, à 300 km de Douala et Yaoundé. C’est d’abord un atelier de création où j’invite et je réunis des collègues artistes… Certains logent en résidence de création et production et s’associent à la réalisation d’œuvres in situ exceptionnelles et de pièces monumentales qui requièrent de vastes espaces de mise en œuvre et de façonnage. Pour dépasser et transcender ce chantier artistique, j’ai en outre décidé de travailler en association avec la communauté locale un autre projet à la fois artistique et agricole. Ce volet d’intégration environnementale et d’expérimentation sociale se veut un exemple pour la jeunesse locale et veut démontrer que nous sommes capables d’atteindre notre autosuffisance alimentaire. C’est un acte politique fort et critique qui amplifie l’acte artistique et dénonce ce que Léopold Sédar Senghor appelait la détérioration des termes de l’échange, où les prix à l’export imposés par l’Occident pénalisent et appauvrissent durablement nos agriculteurs du Sud. Bandjou Station existe depuis 2013. Nous avons déjà monté trois grandes expositions. » 

Toguo ne parlera presque plus de son travail d’artiste. Il tient à mettre en avant son centre d’art. Il se passe quelque chose en Afrique. Du point de vue des arts et de la culture. Nous nous en sommes rendu compte en visitant l’édition 2016 de la Biennale de Dakar et la splendide exposition montée dans l’ancien palais de Justice par le commissaire Simon Ndjami. A Paris, en ces mois de printemps, on peut visiter de nombreuses expositions africaines. Marie-Cécile Zinsou,  directrice de la Fondation Zinsou à Cotonou, au Bénin, ne dit-elle pas dans Le Monde du 27 avril 2017 : « Je suis très fière et émue, parce que je trouve que tous ces événements et toutes ces expositions sont d’une immense qualité et reflètent bien l’Afrique. On n’est plus dans le regard condescendant, on est dans l’accueil d’un continent exceptionnel. C’est vraiment l’Afrique à l’honneur. Et cela renforce mon sentiment d’être au bon endroit au bon moment. C’est le sentiment qu’on devait avoir à la Renaissance italienne ou dans le Manhattan des années 1980. On sent que le monde va changer, et qu’on est à l’endroit où il va changer. »

Barthélémy Toguo, acteur de changement, par l’art et la culture ? C’est une évidence.

Les trois autres finalistes du prix Marcel Duchamp 2016 exposent aussi au Hangar H18, à peine trois mois après leur exposition collective au Musée national d’Art moderne du Centre Pompidou qui a attiré près de 80 000 visiteurs. Le lauréat, Kader Attia, qu’on avait pu voir à Dakar, Ulla von Brandenburg, avec ses installations textiles pleines de sens – un de ses grands rideaux était à voir au BPS22 dans l’expo La tête à l’envers et Yto Barrada, une artiste franco-marocaine.

www.h18.be
http://bandjounstation.com/

Barthélémy Toguo

Portrait de Barthélémy Toguo, (c) adiaf Prix Marcel Duchamp 2016

Barthélémy Toguo

Barthélémy Toguo, Urban Requiem, photo Henning Krause

Barthélémy Toguo

Barthélémy Toguo, Jugement dernier VII, courtesy Galerie Lelong et Bandjoun Station

Barthélémy Toguo

Bandjoun Station, photo Bandjoun Station

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.